Facebook Twitter Viadeo LinkedIn You Tube Daily Motion Flickr
Accueil > Missions > A bord du Marion Dufresne > Journal de bord "CAP AU SUD" à la découverte de la réserve naturelle

Journal de bord "CAP AU SUD" à la découverte de la réserve naturelle

Dans le cadre du 10ème anniversaire de la Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises, Alexandrine Civard-Racinais, journaliste, auteur et vulgarisatrice scientifique et Thierry Racinais, photographe, participent à la rotation australe du Marion Dufresne du 7 avril au 3 mai 2016.

Retrouvez ce journal de bord, la photo du jour et plus d’informations sur leur blog dédié à la découverte de la réserve naturelle.

Jeudi 7 avril 2016
Faux départ

17 heures. Une annonce de dernière minute vient doucher l’enthousiasme de la cinquantaine de passagers présents à bord du Marion Dufresne depuis le début de l’après-midi. Le départ du navire ravitailleur des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) est reporté à demain matin. Un fort vent de travers empêche sa sortie du port dans de bonnes conditions.

On nous avait prévenu : « Rien ne se passe jamais vraiment comme prévu… tout est météo dépendant ». Il faudra s’y faire…

Vendredi 8 avril 2016
La « règle des 5 F »

8 heures. C’est parti ! Le « Marduf » met enfin cap au Sud. Dans cinq jours, si tout va bien, nous arriverons en vue de l’archipel de Crozet, première étape de notre périple à la découverte de la Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises.

Impossible de savoir à l’avance si l’on aura ou non le pied marin. Il faut en général deux à trois jours pour « s’amariner », prévient le médecin chef des TAAF croisé au petit déjeuner. En principe, plus le temps passe, plus l’organisme s’habitue au roulis et au tangage du bateau. Nous sommes en route depuis quelques heures seulement, et ça bouge déjà pas mal.

15h30. Il est désormais interdit d’aller sur la plage avant du bateau « pour raisons météorologiques ». Le ciel est bleu, les températures encore chaudes (25,3° dans l’air, 27,8° dans l’eau), mais la mer est creusée. Les premiers estomacs ne vont pas tarder à se retourner…

Dans une telle situation, même si l’on n’en ressent pas la nécessité, il faut… manger. La faim est l’un des 5 facteurs susceptibles d’aggraver le mal de mer. La Faim, mais aussi « le Froid, la Frousse, la Fatigue et… la Foif ». C’est la « règle des 5 F ».

Samedi 9 avril 2016
Éric, Nicolas, Jamel, Gwen et les autres

Le Forum est le point vers lequel convergent chaque jour les 54 passagers du navire et la dizaine d’officiers français et roumains qui le dirigent. À la fois bar, salle à manger et lieu de défoulement, il voit défiler militaires, scientifiques, agents des Terres Australes et Antarctiques Françaises, techniciens et… touristes présents à bord.

À chaque opération logistique du Marion Dufresne, entre 8 et 12 places leur sont en effet réservées. Eric, informaticien de métier, est l’un des premiers à s’être inscrit pour cette rotation. Il fallait être rapide et un peu chanceux. Quelques minutes après l’ouverture des inscriptions, toutes les places étaient prises. Cet amoureux de la nature et des « coins perdus » se délecte à l’avance des découvertes à venir.

Nicolas n’aura pas vraiment le temps de faire du tourisme. Spécialiste des interventions en hauteur, ce « technicien site montagne » est là pour travailler. Certaines espèces d’oiseaux ont la fâcheuse manie de nicher à flanc de falaises ou dans des endroits difficiles d’accès, ce qui rend les observations des ornithologues assez périlleuses. Nicolas a pour mission de sécuriser trois sites localisés sur Crozet, Kerguelen et Amsterdam. Ils seront deux à mener à bien cette tâche.

Adepte des « missions Rock N’ Roll », Jamel vient remettre en état le phare de l’îlot Murray (Kerguelen). Il sera déposé en hélicoptère sur ce caillou de 80 m2 avec deux autres agents des TAAF, tout le matériel nécessaire et un kit de survie (au cas ou l’hélicoptère aurait des difficultés à revenir les chercher chaque soir). Trois jours de travail les y attendent.

Comme nous, Eric, Nicolas et Jamel remonteront à bord après l’escale à Kerguelen afin de poursuivre la rotation. Gwen restera à quai. Cette jeune menuisière est le nouveau « bout-de-bois » (voir le dico des TAAF) de la base de Port-aux-Français. Retour prévu dans 6 mois. À l’occasion d’une prochaine rotation du Marion Dufresne.

Lundi 11 avril 2016
Les envahisseurs

Hier, à l’occasion de la formation Biosécurité dispensée à tout ceux qui s’apprêtent à descendre à Crozet, Lise Chambrin, chargée de la gestion des espèces envahissantes au sein de la Réserve, n’a pas caché l’inégalité de la lutte. « Ils peuvent se cacher partout : semelles, fonds de poche ou de sacs, revers de pantalon, velcros, bâtons de marche… ».

En embuscade dans les recoins obscurs de nos sacs et de nos vêtements, de minuscules envahisseurs, attendent eux-aussi de toucher terre pour pouvoir se disséminer, se reproduire et soumettre les espèces locales, peu équipées pour leur résister.

Alors, depuis ce matin, chacun inspecte et nettoie tout ce qu’il emportera à terre. Personne n’y coupe : ni Erchad l’informaticien, ni Paul, le médecin-chef et encore moins Thierry. La courroie de ses appareils photos ou le velcro de ses nombreux sacs représentent de parfaits abris pour les graines. Sans compter les bactéries ou encore les virus invisibles à nos yeux. Quand aux insectes, ils ont l’art de se planquer dans les endroits les plus improbables.

Penché au-dessus d’un seau d’eau savonneuse et armé d’une brosse ou d’un aspirateur, chaque passager concerné se plie à cette « procédure de biosécurité » destinée à limiter l’introduction d’espèces envahissantes. Dans certains endroits le mal est fait. « Le pissenlit est présent sur toutes les îles, en particulier à Kerguelen, et c’est déjà quasi impossible de l’éradiquer » se désole Lise. À Crozet, il y a presque quatre fois plus d’espèces introduites accidentellement par l’homme que d’espèces natives (67 espèces introduites pour 18 espèces natives). Raison de plus pour ne pas continuer à débarquer des passagers clandestins.

En haut de la feuille que chaque passager est invité à signer, une fois sa tâche terminée, il y a cette phrase : « Merci à toutes et à tous de contribuer à préserver ces terres lointaines ». Lointaines et fragiles. À la merci du moindre envahisseur.

PS : Ce soir, vers 20 h, nous avons passé les mythiques 40er rugissants, l’une des zones les plus tumultueuses du monde. La température de l’eau de mer ne cesse de baisser. Bientôt les eaux chaudes de l’Océan Indien rencontreront les eaux froides de l’Océan Austral.

Mardi 12 avril 2016
Le prince des nuées

Ce matin, une silhouette massive a fait son apparition dans le sillage du Marion Dufresne. C’est bien lui : le « prince des nuées » rendu célèbre par Charles Baudelaire. Lui, l’albatros hurleur que ses « ailes de géant empêchent de marcher » lorsqu’il est au sol. Demain, nous irons à sa rencontre sur l’ile de la Possession (Crozet).
Dans l’attente de ce moment tant désiré, nous devons nous contenter de l’admirer de loin. De temps à autre, un battement d’aile le soustrait provisoirement à notre vue.

Indolent et majestueux, le grand albatros plane au ras des flots, au milieu des pétrels à menton blanc qui nous suivent depuis presque trois jours. Ces oiseaux marins, capables de parcourir de grandes distances, nichent tous dans les terres australes. Ils représentent la promesse d’une île. Crozet sera la première sur notre route. Demain…

Vendredi 15 avril 2016
T’as le bonjour d’Alfred*

C’est un autre oiseau qui a finalement aimanté nos pas et retenu toute notre attention. Un oiseau aux ailes devenues ailerons, incapable de voler mais excellent plongeur : le manchot royal.

Au petit matin du 13 avril, dès notre arrivée devant l’île de la Possession — l’une des cinq îles qui forment l’archipel de Crozet — ils étaient au rendez-vous, corps fuselés, souples et agiles dans l’onde. Leurs congénères nous attendaient à terre, dans la Baie du Marin, à trente minutes de marche de la base Alfred Faure, notre port d’attache pour trois jours et deux nuits.

Vision incroyable de cette manchotière — la seconde de l’île en importance — qui compte 25 000 couples reproducteurs. À cette époque de l’année, les poussins sont déjà grands. Les premiers ont vu le jour en janvier, les plus tardifs sont sortis de leur coquille il y a moins d’un mois. En cette mi-avril, les jeunes commencent à se regrouper en crèches ou plutôt en groupes de copains du même âge. Dans quelques temps, ils commenceront à muer et perdront leur duvet pour acquérir la belle livrée gris ardoise, noire et jaune de l’adulte. Pour l’instant, ce sont encore de craquantes boules brunes, pataudes et malhabiles.

Les plus faibles sont la proie des pétrels géants, toujours prêts à fondre sur un poussin. Cet oiseau à l’allure préhistorique, dont l’envergure peut atteindre 2,80 m, représente le principal prédateur des jeunes manchots royaux. Gare aussi à l’éléphant de mer qui commence à prendre ses aises. Les jeunes mâles passent leur temps à se mesurer les uns aux autres dans un concert de grognements et de vocalises variées. Et il n’est pas rare que le pacha — le mâle dominant — déboule tête baissée dans la colonie, écrabouillant quelques poussins sur son passage. Rien à craindre en revanche des chionis, ces petits oiseaux blancs de la taille d’un pigeon, qui picorent sans vergogne nos bottes et se nourrissent de… fientes.

Sur la plage de sable noir, plusieurs bonbons (voir le dico des TAAF), ventres en l’air, se dorent la pilule au soleil. Nonchalents et paisibles, ces jeunes éléphants de mer semblent inconscients du danger qui les menace. « On les appelle ainsi, car les orques n’en font qu’une bouchée » m’affranchit Pierre Thevenin, l’agent de la Réserve Naturelle, en poste à Crozet. Heureusement pour eux, cela fait plusieurs semaines que les orques n’ont pas été signalés. Dans la Baie du Marin, les bonbons peuvent continuer à se la couler douce.

Dimanche 17 avril 2016
Avis de fort coup de vent*

Sur les tables du Marion Dufresne, les verres à pied ont disparu, remplacés par des modèles plus rustiques. Un revêtement antidérapant a également fait son apparition sur les nappes, pour éviter aux assiettes de prendre le large. La mer est creusée et le roulis plus prononcé. Ce n’est rien à coté de ce qui nous attend, si nous n’arrivons pas à temps à Kerguelen pour nous mettre à l’abri dans le Golfe du Morbihan. Car une dépression est derrière nous.

Depuis son départ de Crozet, vendredi soir, le Marion Dufresne force l’allure. Vent derrière, il fend les flots à 19 nœuds* contre 15 en temps normal. Déjà, les premières îles et îlots qui forment l’archipel des Kerguelen se dessinent. Brisée dans son élan, la houle devrait se faire moins sentir.

Demain, si tout va bien nous ferons route vers la base de Port-aux-Français, au Sud de la péninsule Courbet. Comme d’habitude les opérations de déchargement et les rotations d’hélicoptères seront « météo dépendantes ». Mais demain, sera un autre jour. Et cette fois, le soleil se lèvera sur Kerguelen, deuxième étape de notre périple.

JPEG - 94.2 ko

Lundi 18 avril 2016
Les pachas ne sont plus là

« Vous n’avez pas de chance. Si vous étiez venus en décembre, vous en auriez vu partout  » nous informe Luc Baudot, coordinateur de la Réserve Naturelle à Kerguelen. De fait, l’unique panneau de signalisation de Port-aux-Français recommande de faire attention aux éléphants de mer. Ils sont, pour l’heure, absents du décor, « mais il en reste sûrement quelques uns à l’anse des Pachas ».

Pour s’y rendre, il suffit d’emprunter le tronçon de route qui traverse la base et se transforme ensuite en piste, puis en sente serpentant à travers un plateau spongieux sillonné de ruisseaux. Au bout d’une trentaine de minutes de marche, l’anse des Pachas apparaît. En période de reproduction, on dénombre ici 100 à 150 individus, répartis en plusieurs groupes placés sous la surveillance d’un pacha. Ce terme, emprunté au vocabulaire turc, désigne le mâle dominant veillant sur un groupe de femelles et leur progéniture. En moyenne un mâle — reconnaissable à son appendice nasal en forme de trompe — assure la protection de 30 à 40 femelles.

L’archipel des Kerguelen abrite aujourd’hui la seconde population mondiale d’éléphants de mer — 40 000 environ ! — qui viennent se reproduire sur les plages situées à l’Est de la Péninsule de Courbet (voir carte).

En cette fin d’été austral, la période de reproduction est terminée. Arrivées fin septembre pour mettre bas, les femelles sont déjà reparties. Seuls quelques jeunes et adultes en fin de mue se prélassent encore sur la plage de galets gris et le tapis herbeux là. Au fond de l’anse, un énorme mâle se livre à son activité favorite : dormir, vautré dans la souille, mélange de boue et d’excréments dégageant une odeur pestilentielle. Son haleine ne l’est pas moins. Thierry en fera la désagréable expérience.

Le moins que l’on puisse dire est que l’éléphant de mer mâle manque un peu de subtilité. Pendant la période de reproduction, si un prétendant tente de s’approcher de son harem pour conter fleurette à l’une de ses femelles, le pacha n’hésite pas à traverser la colonie en trombe. Gare alors aux petits ! Ceux qui ne dégagent pas assez vite le passage courent le risque d’être écrasé par leur géniteur.

À cette période de l’année, les éléphants de mer ont des mœurs sont plus paisibles. Mais les adultes savent très bien faire comprendre au photographe qu’il y a une limite à ne pas dépasser : soufflements, grognements, éructations, bruits de pets… la gamme de sons est impressionnante. Les bonbons se montrent moins convaincants, mais ils ont encore le temps de faire leurs gammes. Un jour viendra où ils règneront à leur tour sur cette anse ou une autre. Calife à la place du calife, pacha à la place du pacha.

Mardi 19 avril 2016
Voir Pointe Suzanne et pleurer…

« À Pointe Suzanne, tu pleures deux fois.
Quand tu arrives et quand tu repars. »
Thomas, agent de la Réserve Naturelle, 60° et 62° mission, 12 mars 2012.

Ces quelques mots griffonnés sur le « Cahier de la cabane » destinée à abriter des agents de la Réserve en « manip » (voir le dico des TAAF) reflètent bien l’état d’esprit de celui qui découvre Pointe Suzanne pour la première fois.

Situé à l’Est de la presqu’île de la Pointe de Galles — à 3h de marche de la base de Port-Aux-Français et à 10’ d’hélicoptère — ce site est d’une beauté à couper le souffle. Sur un immense plateau herbeux dominant l’Océan, des milliers d’otaries de Kerguelen, cohabitent avec des éléphants des mers du Sud. Les adultes sont déjà repartis au large et seuls les jeunes jouent encore les prolongations.

En lisière du plateau herbeux et sur la plage de galets noirs, les bonbons se prélassent au soleil, yeux plissés de contentement, sourires béats de gros Boudhas. Ils somnolent, vautrés dans l’herbe, imbriqués les uns dans les autres, nullement dérangés par le passage d’une otarie, d’un chionis ou… d’un groupe de manchots papous cheminant en file indienne. Ces oiseaux, plus petits que les manchots royaux, nichent le plus souvent à flancs de falaises. A Pointe Suzanne, les papous vivent dans les choux, en haut de la colline. Des choux à Kerguelen ? Oui et il s’agit même d’une espèce protégée. Au même titre que l’otarie.

De ce tableau idyllique, l’homme n’est pas absent. En témoignent tous les messages confiés au « Cahier de la cabane ». Des messages qui parlent d’amitié, de fraternité, d’harmonie avec la nature. « Merci aux otaries de ne pas m’avoir croqué », écrit cet hivernant (il existe en effet un précédent fâcheux). Tandis qu’un autre compose une véritable ode à Suzanne. Voir Pointe Suzanne et pleurer, car l’on ne reviendra plus. Voir Pointe Suzanne et rêver, au paradis perdu.

Jeudi 21 avril 2016
Léon, le dernier mouflon

Sur les murs de la cabane de l’île Haute, textes et dessins rendent hommage à Léon, le mouflon. « C’est le dernier des Mohicans dans un No Sheep Land* » rigole Luc Baudot, coordinateur de la Réserve naturelle à Kerguelen.

Léon est l’ultime descendant d’un couple de mouflons introduits sur cette île du golfe du Morbihan (voir carte), à la fin des années 50. Il s’agissait alors d’alimenter la base de Port-aux-Français en viande. À l’époque, les considérations écologiques et la protection des espèces natives, très sensibles aux perturbations, passaient après le reste. Quatre décennies s’écoulèrent, les mouflons prospérèrent, les choux de Kerguelen et l’azorelle — deux espèces végétales endémiques — déclinèrent. « Cette plante en coussins a beaucoup souffert du piétinement », commente Lise Chambrin, chargée des suivis flore et habitats au sein de la Réserve naturelle. La création de cette dernière sonna le glas des mouflons. Sacrifiés sur l’autel de la Conservation, ils furent abattus. En 2012, il n’en restait plus qu’un…

Aujourd’hui Léon règne en maître incontesté sur un royaume de 8 km2. A-t-il aperçu l’hélicoptère se poser à proximité de la cabane utilisée par les agents de la Réserve qui viennent régulièrement sur Haute pour y mener des suivis d’espèces ? Depuis la Table des mouflons — qui culmine à 321 mètres — peut-être nous a-t-il vu arpenter les prairies enherbées et marcher à la file indienne dans les zones humides pour éviter de détruire mousses, joncs et renoncules natives qui les peuplent.

Sur la côte Ouest, non loin de la cabane où nous apprêtons à passer la nuit, des choux de Kerguelen s’épanouissent à nouveau pour le plus grand bonheur de notre guide. En dépit des dégâts infligés à la végétation, Lise peut remercier Léon et ses compagnons. C’est pour mieux étudier l’impact des mouflons sur le milieu que l’île a été réservée à la Recherche Scientifique et Technique. Seuls les agents de la Réserve et quelques scientifiques ont le droit de poser le pied sur Haute. Au point que certains envieux la surnomment « l’île de la Réserve ».

La cabane est lovée dans un fjord. Nous la partagerons avec un couple de chionis qui a élu domicile sous les pilotis. Leur nid, décoré de coquilles de moules, les attend. Sur la grève, découverte par la marée, deux manchots papous ont déjà la tête sous l’aile. Le jour décline. Il est temps de rentrer. Derrière la porte de la cuisine-salle à manger, un portrait : celui de Léon. À la lueur des bougies et des lampes frontales, sa silhouette semble s’animer. Cette nuit, Léon le dernier mouflon veillera sur notre sommeil.

Lundi 25 avril 2016
Sur la plage d’Amsterdam…

Nous avons laissé derrière nous l’archipel des Kerguelen. Au matin de notre départ, un fin manteau de neige recouvrait les îles du Golfe du Morbihan et la base de Port-aux-Français. L’hiver, déjà, prenait ses quartiers.

Sur l’île d’Amsterdam où nous venons d’arriver, l’été austral joue les prolongations. Nicolas le DISAM (voir le Dico des TAAF), s’inquiète de savoir si nous avons bien apporté de la crème solaire. Depuis trois jours, la température ne cesse d’augmenter. Entre le 22 et le 25 avril, nous sommes passés de 3 à 15,6 degrés Celsius. Voilà qui donnerait presque envie de piquer une tête dans l’eau. Seul hic, l’accès à l’océan est quelque peu compliqué par la présence, sur la cale d’accès de la base Martin-de-Viviès et la côte rocheuse, de centaines d’otaries d’Amsterdam.

Partout des jeunes — les pups — dorment paisiblement aux côtés de leurs mères, ventres offerts au soleil. Ceux et celles qui ne font pas la sieste s’appellent, se répondent, s’interpellent ou s’apostrophent à grands renforts de grognements, grondements, aboiements et bêlements plaintifs pour les plus petits.
Sur la plage d’Amsterdam, il y a des otaries qui chantent…

Mardi 26 avril 2016
Des arbres et des hommes

Descendu à terre pour quelques heures, Thierry Dudouit, le Commandant du Marion Dufresne affiche une mine réjouie : « J’adore terminer une rotation par cette île. Il y a vraiment une ambiance chaleureuse, avec toutes ces fleurs, ces arbres… ». La plupart des plantes à fleurs (capucines, géraniums, hortensias) présentes sur la base de Martin-de-Viviès sont des espèces introduites et deux grands pins maritimes détonent un peu sur cette île perdue au Sud de l’Océan Indien, mais de jeunes Phylica sont prêts à assurer la relève.

Seul arbre indigène des Terres Australes et Antarctiques Françaises, le Phylica a bien failli disparaître, victime du déboisement massif perpétré par les premiers colons et des incendies à répétition. Au début du XXème siècle, il ne restait quasiment plus rien de la dense ceinture boisée qui entourait jadis l’île d’Amsterdam. Aussi, la Réserve Naturelle a-t-elle mis en place un plan de restauration du Phylica arborea.

« Il y a du Phylica partout ici, c’est bien » se félicite Luc Baudot, coordinateur de la Réserve Naturelle à Kerguelen qui connaît bien Amsterdam. « On se trouve sur l’une des zones du littoral ou l’on trouvait jadis du Phylica. Une des actions de la Réserve a été de couper des arbres introduits, comme le cyprès, et de replanter des Phylica ». Depuis les débuts du plan de restauration, plus de 2 200 arbres ont été plantés dans la partie Nord de l’île par les agents de la Réserve. Et ce n’est pas fini… Alors que Luc et moi redescendons vers la base, une opération de dépose de plants de Phylica, suivie par Thierry, est en cours dans la partie Sud. D’ici la fin de la matinée, 257 jeunes plants doivent être déposés sur la pointe Del Cano.

Dans quelques jours, une fois le Marion Dufresne reparti, Olivier Giraud, agent de la Res’Nat’ en charge des Phylica, viendra les mettre en terre. « En fonction des résultats obtenus, on verra si l’on peut envisager d’étendre le programme de restauration du Phylica dans le Sud de l’île » qui représente la dernière zone à repeupler pour reconstituer la ceinture originelle. Alors quelques hommes de bonne volonté pourront s’enorgueillir d’avoir réparé l’une des nombreuses erreurs commises ici par d’autres hommes au cours des siècles passés.

Mercredi 27 avril 2016
(Les îles de la) Désolation

Les heures qui précèdent l’appareillage du Marion Dufresne après chaque escale sont toujours chargées d’émotion. Lise m’a d’ailleurs mise en garde : « ne prévois pas d’entretiens, personne ne sera réellement disponible ». Les campagnards d’été, sur le départ et les hivernants, que nous laisserons derrière nous, tiennent à passer ces dernières heures ensemble. La plupart d’entre eux ont fait la fête la nuit précédente et leurs traits sont brouillés.

À quelques minutes du décollage, sur le bord de la Drop Zone (voir le Dico des TAAF), les mains se cherchent. Ceux qui restent étreignent une dernière fois ceux qui partent. On se touche, on s’embrasse encore et encore. Les yeux brillent, les mots sont rarement à la hauteur du moment : « salut mon pote, profite à fond… » Sur l’île d’Amsterdam, comme à Kerguelen ou à Crozet, la même scène se répète, la même peine se lit sur les visages fatigués.

Ceux qui partent sont déjà dans l’hélico, sanglés dans leur gilet gonflable. Un dernier regard, les mains qui se lèvent et ça y est, la terre s’éloigne, le Marion se rapproche. La rupture est brutale. Michaël, remonté à bord après l’escale à Kerguelen, a mal vécu cet « arrachage ».

Il faudra plusieurs heures, plusieurs jours pour quitter définitivement Amsterdam. Tout à l’heure, à la passerelle du Commandant, ceux qui partent continueront à échanger par radio avec ceux qui restent. Tant que la zézette (voir le dico des TAAF) portera, les derniers mots de réconfort et d’amitié franchiront les quelques miles qui séparent le navire de la base Martin de Viviès où dix-neuf personnes s’apprêtent à passer l’hiver austral. « C’est pour eux que ça va être difficile, estime Michaël. Nous on est dans le mouvement, on va vers l’ailleurs. » Dans cinq nuits et quatre jours, nous serons à La Réunion.

Une page se tourne pour ceux qui viennent d’embarquer. La dernière des portes d’entrée de la Réserve Naturelle se referme. Amsterdam était notre dernière escale. Je me sens orpheline…

Jeudi 28 avril 2016
L’île mystérieuse

Nous n’en avions pas encore fini avec les Terres Australes. Contre toute attente, au lieu de faire route vers La Réunion, le Marion a mis une nouvelle fois cap au Sud afin de rallier Saint-Paul, à 85 kilomètres de là.

Vision féerique de ce volcan surgi des flots dont le cratère central est aujourd’hui envahi par la mer suite à son effondrement. De nombreuses d’otaries d’Amsterdam s’ébattent à l’intérieur de ce port naturel aux formes harmonieuses. Une passe peu profonde, délimitée par deux petites jetées naturelles que l’on croirait façonnées par la main de l’homme en assure l’accès … réservé à quelques privilégiés.

L’équipe technique de l’Institut National des Sciences de l’Univers (INSU-CNRS), qui remonte à bord ce matin après trois journées passées sur place, a bénéficié d’une dérogation spéciale, accordée au compte goutte par le Préfet administrateur des Terres Australes et Antarctiques Françaises. Nous n’aurons pas cette chance, mais le survol du cratère en hélicoptère vaut déjà largement le détour.

Depuis le classement de l’île en réserve intégrale, la Nature reprend peu à peu ses droits. Certaines erreurs du passé ont été réparées. L’île, colonisée par le rat noir — introduit accidentellement au XVIIIème siècle — a été entièrement dératisée en 1997, pour le plus grand bonheur des différentes espèces de pétrels qui la peuplent.

A l’extérieur du cratère, un grand rocher conique, aimante les regards. Surnommé « la Roche Quille », ce rocher isolé à joué un rôle important pour la survie du Prion de MacGuillivray. Les derniers représentants de cette espèce endémique* y avaient trouvé refuge. Ils recolonisent maintenant l’ensemble de l’île.

« Vous verrez, vous allez avancer pendant plusieurs jours dans le désert — l’océan — et rencontrer en chemin des oasis de vie », nous avait annoncé Cédric Marteau, directeur de la Réserve Naturelle. Saint-Paul était la dernière — et peut-être la plus singulière — des oasis rencontrées sur notre route. La plus mystérieuse aussi. Et nous comprenons mieux, au terme de ce périple, pourquoi il est si important qu’elle le reste…

Photos : © Thierry Racinais