Facebook Twitter Viadeo LinkedIn You Tube Daily Motion Flickr
Accueil > Missions > A bord du Marion Dufresne > Journal de bord du Marion Dufresne OP3-2017 (novembre)

Journal de bord du Marion Dufresne OP3-2017 (novembre)

Les premiers jours à bord du Marion Dufresne

JPEG - 40.7 ko
appareillage

© C.Lecourt

"7 novembre – 16h. Fin prêts pour l’appareillage, nous nous installons sur le pont pour assister à la manœuvre. A la dernière seconde, un homme en short et t-shirt blancs grimpe à bord, l’air nonchalant, avec ce qui ressemble à une serviette autour du cou, comme s’il sortait de sa douche. On replie la coursive derrière lui, une opération minutieuse, comme toutes celles qui se dérouleront autour de nous.
En regardant le quai s’éloigner, je ressens une sorte d’allégresse. La mer est sublimement bleue, les Hauts se découpent sur un fond de ciel à peine marqué de quelques nuages blancs, Gros Morne, Cimendef, Dos d’Ane. A cette distance, même les bâtiments du Port revêtent une certaine élégance, mis en valeur par la silhouette des cocotiers et des mâts du port de plaisance. J’échange quelques photos et sms avec la terre, ce seront les derniers avant de perdre tout réseau pour les 4 prochaines semaines…
Le bateau pilote nous suit et j’en prends quelques clichés, jusqu’au moment où il s’approche d’assez près pour permettre à un homme de sauter ‘en marche’ depuis une échelle du MD. C’est mon homme en blanc. On a ‘lâché’ le pilote.

JPEG - 301.9 ko
bateau pilote

© S.Vanston

Quelques instants plus tard, on annonce l’arrivée de l’hélicoptère. Tout bleu outremer lui aussi, il fait l’objet d’un embarquement décalé car ces appareils ne sont pas autorisés à survoler le Port. Nous l’admirons tandis qu’il se pose sur un mouchoir de poche à l’arrière du navire. Un pompier est là, juste au-dessous de mon perchoir, aux commandes d’une espèce de canon peint en rouge pétard. Avec son gros casque rutilant à collerette en papier d’argent et son costume ignifugé, on dirait un combattant de l’Empire prêt à passer à l’action.

PNG - 386.9 ko
en attendant l Hélico

© S.Vanston

Un peu de rangement et c’est déjà l’heure du dîner, 19h15 pile. Nous sommes assis avec quelques membres de l’Institut P-E Victor et nous en apprenons plus sur leurs activités. C’est le premier de ces repas où chacune des nouvelles personnes rencontrées voudra bien partager avec nous un peu de son expérience, de ses travaux, de son histoire. La diversité des parcours et des intérêts est extraordinaire.

8 novembre - Conférence matinale. Nous sommes invités à partager les raisons qui nous ont conduits sur ce bateau : rêves anciens, amour de la mer, des animaux, intérêt scientifique, chacun a suivi un chemin différent pour aboutir à cette aventure commune. Puis nous faisons une rapide visite du navire : Escaliers qui montent, descendent et se croisent sans se rencontrer, zones autorisées, zones interdites et zones, comme la passerelle, où notre présence sera tolérée à certains moments, moyennant un silence total. Dans la salle des scientifiques où s’affichent sur plusieurs écrans l’heure GMT, la force des vents, la direction et la vitesse du navire, sa position et bien d’autres mesures, deux ornithologues installés dans un coin de fenêtre se laissent interrompre et nous citent le nom des oiseaux qui évoluent alentour. J’apprends ainsi qu’il existe plusieurs variétés de fous, outre celui de Bassan.
Pas de conférence cet après-midi car le moment est venu de découvrir l’île de Tromelin. Longue goutte de sable corallien et de maigre verdure, son kilomètre carré flotte à la surface des eaux, culminant à 5 mètres d’altitude.

JPEG - 135.2 ko
Tromelin

© S.Vanston

Faute de pouvoir descendre à terre, je passe des heures à observer les manœuvres à bord. Sortir l’hélico de son hangar, déplier une à une ses pales, affaler les barrières de la minuscule aire de décollage, ouvrir l’immense gueule de la cave, réveiller la grue de sa position assoupie, bras ballant, la faire pivoter encore et encore, de gauche à droite et de droite à gauche, de bas en haut et de haut en bas, pour empiler et déplacer de gros containers cubiques, ici puis là puis ici de nouveau, comme dans un immense jeu de Rubik’s cube, expédier ceux-ci vers l’île et en rapporter d’autres, au bout d’un long filin qui se balance dans le vent.
C’est déjà l’heure de repartir et nous regardons l’île qui s’éloigne, la trompe du bateau dit au revoir et il me semble voir la troupe que nous venons de laisser derrière nous agiter les bras avec quelque peu de mélancolie. Mais ce n’est peut-être que le fruit de mon imagination."

Sylvie Vanston
Extraits de mon JOURNAL DE BORD - MARION DUFRESNE - OP3 TAAF 2017

Samedi 11 novembre

JPEG - 42.1 ko
Marion Dufresne

© C.Lecourt

"Nous sommes partis depuis mardi, il est temps de donner des nouvelles. A l’heure au rendez-vous au pied du Marion Dufresne, nous avons vite été happés par les impératifs du bord. Installation dans la cabine, exercice d’évacuation, repérage de notre environnement.
Le départ est annoncé pour 16h00, finalement nous larguerons les amarres à 16h30.
Le bateau siffle pour dire au revoir,
long coup de sifflet,
la cheminée fume elle aussi,
et nous nous engageons dans le chenal de sortie. Temps calme ensoleillé, très peu de vagues. Nous longeons la cote vers l’ouest avant d’effectuer un grand virage vers le nord. L’hélicoptère arrive, tourne autour du bateau que chacun le voit et se pose sur l’héliport arrière du bateau. Nous sommes prêts pour la rotation.
Direction Tromelin, pour déposer des artisans qui installeront une alimentation électrique en photovoltaïque sur l’île, ainsi qu’une équipe chargée de couper les palmiers qui n’ont rien à faire là. Ils gênent les arbustes en les protégeant du soleil et les faisant dépérir et mourir. Or ces arbustes sont indispensables aux oiseaux. Sans arbustes pas de fous à pieds bleus ou rouges. Personne d’autre ne descendra.
Petit pot d’accueil, uniquement pour les touristes embarqués, avec présentation des personnes importantes sur la rotation, suivi du repas.
La journée a été longue, il est temps de dormir."

Le lendemain
"C’est l’arrivée à midi à coté de l’île de Tromelin, vaste îlot plat (7m de dénivelé), battu par les vents et la mer, écrasée par le soleil. Comment des naufragés ont-ils pu y vivre pendant 15 ans ? Mystère.
Les oiseaux sont venus à notre rencontre, nous observant depuis les airs, intrigués mais pas farouches, à peine dérangés par l’hélicoptère qui toute l’après-midi fera des rotations pour déposer les personnes qui vont y séjourner et tout le matériel pour le travail, mais aussi la logistique. Tout arrive par les airs, les vivres, l’eau et tout objet indispensable à la vie et l’étude sur place. Il faut penser à tout, ne rien oublier, du repas, de la vie, au moindre bobo, anticiper la moindre panne de matériel. Un site météo automatisé important est installé depuis des années, il surveille tous les cyclones qui se forment sur l’océan indien. Les missions de biologie suivent les oiseaux ré-installés depuis peu et les tortues."

JPEG - 33.6 ko
oiseau devant Tromelin

© C.Lecourt

"Départ en soirée vers le sud. Depuis nous piquons droit vers les mers australes, dignes de leur réputation. Passée la pointe de Madagascar, le temps s’est gâté. Orage d’abord, et vagues ensuite. Cà a tangué toute la nuit, les vagues ont tapées sur le bateau. Rien de bien méchant, mais çà se sent. Aujourd’hui interdiction d’aller sur la plage avant. Les sauts du bateau nous abreuvent en belles vagues écumées. Elles ne passent pas encore sur le bateau, nous verrons la suite.
Mardi matin arrivée à Crozet." Christine et Renaud Lecourt

Descente vers le sud

"Le bateau file tout droit depuis notre passage devant La Réunion. Jour et nuit cap 185°, imperturbable, droit dans les vagues, face au vent. Dès le dépassement de la pointe de l’Afrique le vent a forci, 25 nœuds.

JPEG - 72 ko
descente vers le sud

© C.Lecourt

Entre les conférences et les ornithos présents dans le bateau nous savons tout sur les oiseaux et plus particulièrement sur les albatros. La chasse aux oiseaux est ouverte sur les ponts. Un pétrel par-ci, un albatros par-là. Prise de photos sportive, cramponnés au bastingage, bousculés par le vent et secoués par la houle.

JPEG - 76.2 ko
petrel à menton blanc

© C.Lecourt

Mardi 9/10h arrivée à La Pointe Basse, île de La Possession, archipel des Crozet, où nous déposerons quelques scientifiques avant de filer vers la base Albert Faure, où espérons-le, le temps nous permettra de débarquer pour une grande balade.
D’ici là nous continuerons à suivre le vol des oiseaux, à les photographier, …
Ce matin surprise, le passage des 40ème s’est fait en douceur, mer d’huile et sans vent, soleil presque au rendez-vous. Les skippers du Vendée Globe, nous raconteraient-ils des crasses ?
L’OP 3 est la rotation des jeunes. Elle rassemble les futurs hivernants qui passeront 13 mois sur une base, ainsi que des jeunes qui seront présents tout au long de l’été austral. Ainsi partis à 113 nous reviendrons à La Réunion à 40. La rotation suivante se chargeant de ramener, les hivernants de la fournée précédente."
Christine et Renaud Lecourt

14 novembre 2017

JPEG - 67.6 ko
à pointe basse

© C.Lecourt

"Nous voilà devant Pointe Basse, île de La Possession, temps maussade, brouillard, petite pluie fine, bien peu engageant. Première rotation pour envoyer quelques jeunes faire des manips. Ils rentrent avant midi et nous repartons vers la base Albert Faure.
Depuis ce matin tout bouge dans le bateau, les hivernants, les scientifiques, tout ce petit monde se prépare à descendre à terre. Nous les touristes nous serons les derniers. Couche de vêtements sur couche de vêtements, nous nous habillons pour affronter le grand sud.
On s’interroge, le temps ne semble pas y mettre du sien. Le brouillard tombe, on ne voit pas la base et le pilote de l’hélico arrête tout, on reste à bord. Demain c’est sûr, nous nous poserons sur l’île pour randonner.
Pour se consoler, quelques photos tout de même des manchots et oiseaux qui tournent autour du bateau."
Christine et Renaud Lecourt

JPEG - 128.3 ko
Albatros à sourcils noirs

© C.Lecourt

16 novembre

"Après plusieurs jours de mer ponctués de films, de conférences et de discussions (principalement autour d’un bon repas), nous avons jeté l’ancre mardi près de l’île de la Possession, la seule des îles Crozet où il soit permis d’aborder. Comme très souvent ici, le vent était tel que nous n’avons pu être transportés à terre et c’est donc de loin que nous avons fait connaissance. Falaises battues par une mer grise et froide, sommets perdus dans les nuages, quelques oiseaux volant bas. Une succession de rochers penchés semblant descendre vers la mer (les « Moines ») se profile face à un énorme récif percé pareil à un vieux cottage de pierre surmonté d’une cheminée, m’évoquant l’Ecosse ou la Bretagne par une journée de décembre.
Nous sommes déçus bien sûr et craignons d’être coincés à bord pendant toute l’escale car Crozet est connue pour les caprices de son climat. 300 jours de vent par an, difficile de faire pire… Pourtant les deux journées suivantes vous nous offrir un véritable festival d’images, inouï, inoubliable.
Dans les manchotières, d’immenses colonies de manchots royaux se pressent au bord de l’océan. La vision de ces milliers et milliers d’oiseaux, debout sur les plages de Crozet, serrés comme des sardines dans une véritable cacophonie, est saisissante. C’est là qu’ils s’installent pour chercher l’âme sœur, parader, s’accoupler. C’est debout qu’ils couvent leurs œufs, bien au chaud entre leurs pattes de devant et les replis de leur ventre. Chaque parent tour à tour va chercher parfois très loin de quoi nourrir la famille et, en l’absence de nid ou d’autre repère, c’est exclusivement par son cri, sa signature vocale unique, qu’il retrouve son partenaire au milieu de tous les autres couples identiques à nos yeux (et à nos oreilles). Réunis ventre contre ventre, ils font rouler l’œuf entre eux. Plusieurs générations s’entremêlent et il y a là des milliers de poussins, parfois déjà aussi énormes que leurs parents mais qui attendent toujours la becquée. On dirait qu’ils se sont déguisés en yétis. Pas vraiment séduisants les poussins, surtout quand ils commencent à se déplumer par plaques. Pas encore tout à fait au point non plus sur cette histoire de signature vocale, certains se dandinent jusqu’à un parent nourricier potentiel qui les envoie paître d’un coup de bec. Plus les enfants grossissent, plus les parents maigrissent avant de repartir faire s’approvisionner. Nous voyons un ou deux pétrels attaquer un poussin. Une fois leur proie assurée, les skuas et autres oiseaux de moindre envergure se jettent sur les restes, c’est la curée. Aucun autre manchot ne réagit, au risque de perdre le peu d’énergie qui lui reste pour repartir en mer."

JPEG - 64.4 ko
manchotiére

© S.Vanston

"Un tout autre spectacle nous attend dans la baie des Américains, immense plage de sables gris bordée de marécages où se vautrent des éléphants de mer qui remuent de temps en temps pour bailler ou se gratter le ventre d’un geste très humain. Quelques gros mâles, les pachas, grommellent un peu quand on s’approche de trop près de leur territoire et se cherchent querelle entre eux, se dressant l’un contre l’autre en mugissant. Des petits – enfin tout est relatif- nous font les yeux doux. Ce sont les « bonbons ». Les éléphants sont partout chez eux, au cœur des manchotières comme ici sur la plage. Quand on sait qu’ils parcourent des milliers de kilomètres, les mâles allant jusqu’au continent antarctique, et plongent jusqu’à plus de 2000 mètres pour se nourrir, on comprend qu’ils profitent de leur pause dans les îles !
Circulant sur la plage comme des enfants à la ficelle, dans un sens puis dans l’autre, se baignant dau bord de l’océan ou barbotant dans la rivière limpide, les jeunes manchots se la coulent douce eux aussi. Ils n’ont pas encore l’âge de se mettre en ménage et semblent prendre du bon temps avant la rude existence qui les attend. Curieux, ils se rapprochent de nous en se dandinant, un premier puis un autre et encore un autre. J’ai l’impression que mon cœur va éclater tellement ce spectacle est unique et cette proximité exaltante.
Cet après-midi nous avons quitté l’archipel, accompagnés par des nuées d’oiseaux, après un déjeuner fort sympathique offert par le chef de district. Cette nuit il avait neigé et vers midi le soleil a fait son apparition ; tous les sommets blanchis étincelaient. Nous avons vraiment eu une chance insigne."

Sylvie Vanston
Extraits de mon JOURNAL DE BORD - MARION DUFRESNE - OP3 TAAF 2017

JPEG - 53 ko
Elephant de mer à Crozet

© S.Vanston