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Journal de bord du Marion Dufresne (OP3-2018)

Rotation du 3 novembre au 3 décembre 2018

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Le Marion Dufresne

© Bernard Laracine

Vers le Sud

« J’ai vite compris qu’à trop divaguer sur les cartes on risquait la déception. Car le voyageur, une fois l’esprit encombré de mythes, ne partira pas pour découvrir des royaumes inconnus mais pour vérifier si ceux-ci ressemblent à son rêve. Et lorsqu’il parviendra devant la muraille de Samarcande avec le crâne farci de descriptions antiques et la certitude que se dévoileront dans l’horizon des coupoles turquoise et lustrées surnageant comme des îles d’un voile de poussière levé par le pas des caravanes, il se trouvera fort déçu d’avoir à traverser une banlieue industrielle. »

Ainsi s’exprime dans son Petit traité sur l’immensité du monde Sylvain Tesson, grand voyageur, esprit attentif. Il a sans doute raison. Et pourtant : lorsqu’il s’en va hiverner dans sa cabane en Sibérie, n’a-t-il pas en tête Michel Strogoff ? le paysage de solitudes glacées composé au fil de ses lectures d’enfant ? ou le souvenir d’une ancienne leçon de géographie au cours de laquelle il a entendu, pour la toute première fois, parler du lac Baïkal ?

Connaître l’idéal pour le voyageur ne fait pas le voyageur idéal, qui est un homme que fabriquent ses rêves et ses désirs, même enfouis. Car sinon, pourquoi, justement, aller là ?

Les TAAF, les terres australes où nous allons, nous sont déjà familières comme un sigle dont le décryptage va de soi (car justement nous naviguons en ce moment à bord du Marion-Dufresne). L’archipel de Crozet, l’île aux Apôtres, aux Cochons, des Pingouins, l’île de la Désolation dans les Kerguelen, Amsterdam, Saint-Paul, Tristan da Cunha même et sa société idéale (où nous n’allons pas) : tous ces noms des confins du monde connu ne parlent qu’à ceux qui les ont croisés, et les gardent à la lisière de leur mémoire dans l’attente du jour où.

Pour ceux-là, leur attrait est en raison directe de leur éloignement, qui les place à la limite de la non-existence : c’est qu’elles appartiennent à l’ordre du mythe. Aller là-bas, c’est en somme les révéler, leur donner corps : non pas tenter d’éprouver la conformité de la réalité avec une construction mentale, mais bien donner naissance à ces mondes par le biais de notre présence, et de notre regard.

Ici, point de banlieue en lieu et place d’antiques coupoles turquoise. Les lieux sont restés tels qu’au premier jour, ou presque ˗ à quelques inévitables outrages près ˗ . Nos chimères ont leurs chances de se superposer là-bas de manière presque exacte à la réalité des lieux : n’est-ce pas le sens précis, justement, qu’il faut donner au sanctuaire que constitue une réserve naturelle ? (désormais candidate au classement à l’UNESCO)

Ainsi, ces îles seront-elles à la hauteur de leur représentation sur les cartes ? On ne peut que le supposer à ce stade (nous sommes encore en route), mais c’est d’y avoir cru qui a enclenché le désir d’aller voir et les territoires, leurs rivages tout juste tracés, sont assez vides pour se prêter aux contours du rêve. La forme du rêve, donc, mais battue par les embruns, découverte dans le vent, mouillée de pluie : la réalité doit ressembler là-bas à un rêve augmenté.

Daniel Baillon


Les premiers jours

Samedi 3 novembre 2018

Dernière nuit à l’hôtel de Saint-Denis. J’ai peu et mal dormi. Petit déjeuner léger. Pas faim, l’angoisse de partir.
11H45 : le taxi arrive pour me mener au port qui se trouve à 15 km de Saint-Denis.
12H15 : il est là !!! Grand, majestueux, impressionnant. Je fais quelques photos du MD.
13H00 : remise des clefs des cabines.
13H15 : conférence sécurité avec démonstration de la combinaison de survie.
14H40 : exercice de sécurité pour abandon du navire.
15H15 : quartier libre. Je monte sur le pont supérieur pour assister à l’appareillage. Arrivée du remorqueur, puis de la pilotine. Le pilote du port monte à bord pour coordonner la manœuvre dans le port.

16H00 : c’est le grand moment. Les amarres à terre sont larguées par les lamaneurs et récupérées par les membres d’équipage. Les amarres sont énormes, plus de 6 cm de section et pèsent plus de 2 kg par mètre linéaire. Les cabestans hydrauliques sont bienvenus pour faciliter toutes les manœuvres de largage. A 16H00 très précise, le MD pousse un long, très long coup de sirène pour annoncer son départ.
L’émotion est à son comble !! J’ai du mal à réaliser que nous sommes partis, que je suis à bord d’un des plus exceptionnels bateaux qui existent au monde. Je suis un privilégié, embarqué sur un navire océanographique et scientifique pour vivre une des dernières aventures encore possible à notre époque. Une expédition scientifique vers un des endroits du monde secret, magique, vierge de toute intervention humaine. L’impression de puissance de ce bateau est énorme.
Les moteurs font vibrer les 10 000 tonnes d’acier et l’on ressent toutes ces vibrations au plus profond de nous.

J’ai du mal, beaucoup de mal à réaliser ce qui se passe en temps réel. Lorsque la sirène a retentit, l’émotion était trop forte et quelques larmes …….
Un dernier appel téléphonique à Annick pour la remercier de me laisser partir et pour lui dire que je l’aime.
Puis, je coupe le téléphone pour tenter de me retrouver seul, face à moi-même et « d’imprimer, de graver en moi » ces instants magiques. Quand le rêve devient réalité………

L’hélicoptère nous rejoint 20 minutes après le départ. L’appontage est parfait, le pilote semble maîtriser parfaitement sa machine. Les pâles trop encombrantes sont démontées pour permettre de ranger l’hélico dans son garage. Je suis impressionné par la maîtrise professionnelle de chaque membre de cet équipage : pas d’ordres, pas de cris, que des gestes qui s’enchaînent parfaitement. Que ce soit le pilote, le mécanicien, le grutier, les manutentionnaires, tous déroulent leurs compétences avec un synchronisme digne d’un orchestre.
Très grosse impression de professionnalisme et surtout de sécurité. Avec un tel équipage, on se sent en totale confiance.

Nous sommes très nombreux à bord. Les personnels militaires, scientifiques et administratifs sont jeunes. Très jeunes. Je pense que la moyenne d’âge ne dépasse pas 30 ans.
Les militaires sont en civil. Seuls les membres d’équipage sont en uniforme de la Marine Marchande. Ils sont au nombre de 43 officiers et navigants.
Les jeunes scientifiques sont nombreux. Ils viennent de l’IPEV essentiellement, mais également d’autres institutions de recherche publique, comme le Muséum d’Histoire Naturelle, les facultés des sciences, etc.

Ce sont les héritiers de nos savants des XVII et XVIII ièmes siècles. Les premiers naturalistes tels que Buffon, Linné, Lamarck, Daubenton, Guy de la Brosse, Jussieu, Censier, Daubigny, Monge, Boussingault, etc, etc. La liste est non exhaustive et ma mémoire me trahit. Chacun de ces hommes a posé les bases des sciences modernes telles que la botanique, la zoologie, la géologie, la biologie, l’écologie, la climatologie, la glaciologie, etc.
Ils mettent également leurs pas dans ceux des glorieux explorateurs qui les ont précédés : le commandant Charcot et son Pourquoi-Pas, Paul Emile Victor aux pôles, Dumont D’Urville en Antarctique, etc.

En allant sur le terrain, confronter leurs connaissances académiques à la réalité tangible, ils reviennent à la source de ce qui fait la vraie recherche : la curiosité et l’observation. Un chercheur qui n’a pas d’imagination, pas d’intuition et qui ne doute pas n’en est pas un. Refuser tous les dogmes, ne jamais penser que toute connaissance est définitivement acquise. Douter en permanence pour envisager de nouveaux concepts, de nouvelles hypothèses ; voilà ce qu’est la recherche. Passer du fondamental à l’applicatif par l’expérience et la compréhension de ce qui nous entoure. Tenter de comprendre l’incompréhensible.
On touche là aux fondamentaux mêmes de la pensée humaine. Comment comprendre et comment structurer les connaissances. Il s’agit, là encore, d’une autre science : l’épistémologie dont les bases furent établies par Gaston Bachelard. Bachelard eut beaucoup de mal à imposer ses vues sur la façon d’apprendre, de comprendre, d’enseigner et de progresser.

En France, au pays de Descartes, la pensée cartésienne est d’une logique implacable et la méthode doit primer sur la compréhension. Mais avec Bachelard, on peut envisager de comprendre sans connaître tout d’un phénomène. Nous pensons qu’il faut tout connaître d’un évènement pour bien le comprendre. Accumuler les connaissances doit permettre de progresser de façon régulière. N’oublions pas que Diderot et d’Alembert ont rédigé l’Encyclopédie pour donner à tous les moyens de comprendre le monde qui les entourait. Utopie que de penser que tout soit compréhensible !!!!
Un exemple me revient souvent. Celui d’Albert Einstein, esprit supérieur s’il en est, qui par ses deux théories de la relativité (générale et restreinte) a fait progresser la physique non-newtonienne de façon géniale. Eh bien ce même Einstein refusait de penser que ses théories pouvaient être remises en cause ou améliorées par la physique quantique. Non par aveuglement mais par une incompréhension devant une théorie non cartésienne qui explique pourquoi le temps peut varier en dimension et en valeur, pourquoi ce que l’on voit n’est pas forcément la réalité mais peut-être ce que le cerveau humain est capable d’interpréter (voir l’expérience du chat de Schrödinger – bluffant !!).

17H30 : je n’y tiens plus, je monte à la passerelle de commandement pour « voir ». Le commandant me reçoit avec beaucoup d’aménité. Voyant que je m’intéresse à la navigation, il me présente les différents instruments. Un truc de ouf !!! Tout est doublé, triplé : les compas, les radars , les sondeurs, etc . Et pour me faire plaisir, il me sort les grandes cartes papier en me tendant une règle Cras et un compas à pointe sèche. Je peux ainsi faire apparaître la route du MD !!!
Tout est électronique. 2 écrans traceurs reportent en permanence la position et la route du MD. Comme nous allons dans le grand Sud avec de très fortes perturbations magnétiques, les simples compas magnétiques sont « déboussolés ». Il y a à bord le fin du fin actuel : deux gyroscopes à inertie dont un couplé à un puissant réseau de satellites. Cela nous confère une précision de positionnement et de navigation à la seconde d’arc de cercle ; soit environ 30 m !!! Incroyable . Par comparaison, lorsque j’ai passé mon permis hauturier en 1989, nous avions droit à une erreur de 1 mile, soit près de 2 km.

18H00 -18H30 : prise en main de la cabine.
Heureuse surprise, elle est relativement spacieuse avec des rangements, certes limités, mais fonctionnels. Notre cabine se trouve à bâbord, pratiquement au maître-bau du bateau, sur le pont F, troisième pont en hauteur. Le hublot est vaste et sans ouverture. Douche et sanitaires impeccables. Je choisis la bannette du haut, mon colocataire le lit du bas. Nous inverserons à la mi- trajet.

Dimanche 4 novembre.

Quelques mots sur la salle à manger. Elle est très vaste et permet de recevoir environ 80 personnes attablées. Le bar, un vrai bar avec un vrai barman et un vrai comptoir, est adjacent à la salle à manger. Il est très convivial avec de vrais fauteuils et canapés. Autant vous dire que tous les jeunes ont vite repéré l’endroit.
On peut choisir pratiquement tout ce qu’on veut, sachant qu’un Perrier ou un Orangina vaut 50 centimes !!!!
Les tables sont de 6 ou 8 ouverts, avec nappe en tissu blanc. Serviettes en coton blanc, changées une fois par semaine. Nous avons chacun un porte-serviette que l’on range dans un râtelier numéroté.
Le service est impeccable ; service à table et à l’assiette par le personnel (Malgache essentiellement). Ils ont très serviables et très professionnels. Vaisselle marinisée, blanche, incassable et impeccable.

Au petit déjeuner, jus de fruits en tous genres, céréales, laitages, omelette et bacon à la demande. Thé ou café (correct pour de telles quantités).
Les repas sont copieux sans être gargantuesques. Très peu de gâchis ; on sent que chacun a une conscience réelle de l’emprise des hommes sur cette terre. Tous ces jeunes – et ça fait vraiment plaisir à voir – partagent une réelle notion du progrès dans la conservation et la conscience. J’y reviendrai ultérieurement.
9H30 : réunion de la dizaine de « touristes » que nous sommes par notre accompagnatrice. Elle se nomme Clémence, jeune et très gentille. Elle appartient aux Taaf, au siège de la Réunion. Elle nous donne de nombreuses informations afin de rendre notre séjour à bord le plus agréable possible. Elle nous présente le programme des jours à venir.

10H00 : visite de l’hôpital et rencontre avec le médecin des Taaf. Jeune également mais super ouvert. Il dispose de réels moyens, tant de diagnostic que de traitement.

On enchaîne avec la visite de la bibliothèque, très cosy, très feutrée . Un havre de de silence où chacun peut venir se reposer et lire. Les ouvrages traitent de tous les sujets, mais beaucoup sont orientés vers le scientifique et les Taaf. On retrouve aussi les grands classiques de la littérature « extrême » : des grands découvreurs français tels que Marion Dufresne, Rattier du Baty, La Pérouse, Bougainville, Paul Emile Victor, Charcot, etc. Mais aussi les grandes aventures portugaises (ce sont eux qui ont découverts toutes les îles de la mer des Mascareignes), les grands voyageurs marins et aventuriers. Je pourrais y passer des semaines !!!!

12H15 : déjeuner . Crudités suivies d’un demi-homard (c’est dimanche !!) accompagné d’une purée de patates douces !!!
Petite sieste, prise de notes et lecture.

16H00 : Présentation de la collectivité des Terres australes et antarctiques françaises par le directeur de la Réserve Naturelle Nationale des Terres australes françaises. Encore un jeune brillantissime. De formation universitaire, il a ensuite enchaîné avec l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il maitrise son sujet, la biologie des espèces, la protection de l’environnement, les approches de souveraineté et les enjeux globaux de la zone Océan Indien. Cette année il a complété sa formation en suivant la session Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN).. Encore un esprit supérieur !! Ce bateau est rempli de neurones et de compétences multiples. Cédric Marteau – c’est son nom – est à la tête de cette réserve. Tout en étant omniscient, il est très abordable et répond avec brio à toutes nos questions. La conférence qui devait durer une heure en fera près de deux. Un grand moment intellectuel

19H15 : dîner. Soupe froide d’asperges, escalope de dinde sauce au vin !!!
A table, je suis face à un chercheur italien, installé au CNRS de Montpellier qui travaille sur l’odorat des oiseaux. Il est biologiste et ornithologue. Son modèle de travail a d’abord été la mésange bleue et maintenant les pétrels de Kerguelen. J’apprends ainsi que ces magnifiques grands navigateurs se dirigent grâce à leur extraordinaire odorat. Ils sont capables de « tracer » une immense carte géographique dans leur cerveau en associant à tout moment et en tout lieu une odeur. Il est passionné et passionnant et le repas est un autre grand moment de rencontre. Là encore, j’y reviendrai par la suite
20H30 : extinction des feux après une journée bien remplie.

Lundi 5 novembre

Depuis le milieu de la nuit les conditions météo ont évolué. La mer a changé. Le vent de Sud-Ouest – avec plus d’Ouest que de Sud – a forci pour atteindre 25 à 30 nœuds (force 5 sur l’échelle de Beaufort). L’onde de houle s’est allongée et la mer s’est creusée. Nous la prenons par le quart avant tribord. Résultat, le bateau roule un peu de tribord vers bâbord et amorce un vrai roulis. Roulis, qui combiné au tangage normal dû à la grande longueur du bateau, provoque quelques dégâts sur les estomacs fragiles. Pour ce qui me concerne, au moment d’écrire ces lignes, tout va bien.

A 7H00, nous nous rendons au petit déjeuner. J’ai remarqué une véritable césure sociologique au moment du café. A cette heure matinale, sont présents les « vieux ». En clair, les passagers comme moi et les encadrants. Les jeunes, militaires ou scientifiques arrivent plus tard, vers 8H00. Mais ils ont l’excuse de se coucher beaucoup plus tard que nous !!!!

La première conférence de la matinée débutera à 10H00.
En attendant, j’en profite pour m’installer dans la grande salle de travail. C’est un endroit très particulier du bateau. Cette salle est immense. Elle fait pratiquement toute la largeur du bateau, se situe à l’arrière avec une vue imprenable sur l’océan. Elle est très bien éclairée par de nombreuses vitres. De grandes longueurs de bureau avec des prises électrique et informatique partout. Les chercheurs peuvent travailler en ce lieu en toute quiétude. Des fauteuils très confortables permettent d’être bien calé. Il y a également toute la bureautique envisageable et très bien équipée. Par exemple, une imprimante laser couleur capable de sortir de très grandes cartes, plus grandes que nos cartes routières.

Dans une partie spéciale, la salle informatique. Il faut voir le matériel embarqué !!! Il y a sur ce bateau des capacités informatiques énormes avec des moyens de communication exceptionnels. Tous ces chercheurs sont très consommateurs de données et restent en lien permanent avec leurs équipes à terre et la communauté scientifique internationale. Chaque jour, je constate que ce navire est vraiment exceptionnel, tant par sa conception que par la nature des missions qu’il permet d’accomplir. La France peut s’enorgueillir de posséder une telle unité. C’est dans cette ambiance, au milieu de quelques chercheurs, que je rédige ces lignes.
Aucune barrière ; ils sont tous abordables et ont grand plaisir à parler de leur travaux. Même avec des néophytes tels que nous. Ils partagent sans aucune difficulté.

Pour moi, c’est un vrai plaisir de parler des arthropodes avec un ornithologue, d’évoquer le cycle des acides gras avec un biochimiste, spécialiste du métabolisme des pinnipèdes. Je me replonge 40 ans en arrière, à Jussieu et je suis content d’avoir reçu cette formation scientifique que je n’ai jamais oubliée.
Mais aussi de comprendre la motivation d’un gamin de 22 ans, menuisier, qui vient au bout du monde pour un an, entretenir la base de Kerguelen. Rien que pour ces rencontres, que pour ces discussions passionnées, mon voyage est déjà réussi. Un pur moment de bonheur au milieu de tous ces jeunes. Moi qui suis au crépuscule de ma vie professionnelle, j’ai la joie de profiter pendant quelques semaines de ce bain de jouvence.

10H00 : conférence sur les enjeux écologique, environnementaux de la Réserve Naturelle des Terres australes françaises. Outre les « touristes », ces conférences sont ouvertes à qui veut les suivre et je constate avec plaisir que les autres personnels viennent écouter, nombreux, les conférenciers.

12H15 : repas. Ce midi, toasts de chèvre chaud, suivi par un sauté de veau aux petits légumes. Fromage. Pâtisserie. J’avais lu que la table du MD était de qualité et ça se vérifie à chaque repas. Nous sommes choyés !!!
A notre table, un ingénieur du CNRS de Strasbourg, électronicien et biologiste, qui a conçu des balises miniaturisées qui seront placées sur les manchots royaux. Cela permettra de connaître les déplacements de ces animaux. On sait déjà qu’ils vont chercher leur nourriture très loin en mer, à plusieurs centaines de kilomètres des îles australes, en dessous de la convergence antarctique et qu’ils reviennent à terre pour nourrir leur petit. Le père et la mère se relaient pour effectuer la couvaison et après la naissance de l’œuf unique, chacun à son tour va aller en mer chercher la nourriture pour le petit juvénile. Ils partent pendant une dizaine de jours, parcourent de grandes distances en accumulant de la nourriture qui sera régurgitée au petit, au retour sur terre. Celui qui reste à terre veille sur le petit. Le manchot est un oiseau, bien qu’il ne vole pas. Mais c’est un nageur de classe olympique, capable d’atteindre des vitesses supérieures à 30 km/heure pour échapper à la voracité des orques qui sont leur prédateur naturel. Crozet abrite la plus grande manchottière du monde avec plusieurs millions d’individus. Je pense que je nous en reparlerai plus en détail lorsque nous aurons eu la chance de les voir à terre.

14H30 : formation hélicoptère. Nous nous rendons dans le hangar où stationne « la bête ». Nous sommes reçus par le pilote (un ancien de l’armée) et son mécanicien. Ils appartiennent à une société civile (Helilagon), extérieure aux Taaf, et sont sous contrat de prestation.

L’engin est un hélicoptère de la série des Ecureuil, modèle SB 350, construit par la société Airbus. La turbine de 750 cv entraine un rotor à 3 pâles. On nous apprend comment se déplacer autour de l’appareil, comment monter et descendre, comment capeler le gilet de sauvetage et la ceinture des sièges. Cet engin peut accueillir 5 passagers, pilote compris. Sa capacité d’emport est de 900 kg. Il a été mis en service en 1987, mais est parfaitement entretenu avec une superbe peinture d’un beau bleu outre-mer. Je vais devoir me faire violence pour monter dans ce genre de « robot ménager » au-dessus des flots !!
16H00 : conférence plénière par le Pr Weimerskirch, spécialiste des albatros, mondialement reconnu et qui dirige tout une équipe du CNRS, basée à Chizé dans les Deux-Sèvres.

Il nous apprend tout de ces magnifiques oiseaux marins. Qu’il y a 22 espèces différentes ; 18 dans l’hémisphère Sud et 3 dans le Nord. Que les îles Crozet et Kerguelen sont les deux lieux les plus peuplés de la planète par les grands albatros. Ce sont des « voiliers » exceptionnels qui font plusieurs fois par le tour du monde en volant autour du continent Antarctique. Tout comme le manchot, l’albatros revient toujours sur son lieu de naissance pour se reproduire. Etonnant !!! Il est très fidèle à sa compagne et peut vivre plus de 60 ans. Les plus grands individus peuvent atteindre une envergure aux ailes de 3,50 m et peser jusqu’à 14 kg. L’assemblée est captivée et ce professeur est vraiment passionnant. Nous devrions apercevoir les premiers de ces oiseaux très prochainement.

Mardi 6 novembre 2018.

Je me rends directement dans la salle de salle de travail en attendant de prendre le petit déjeuner à 7H00. Par les fenêtres arrières, j’aperçois des pétrels géants qui tournent derrière le bateau. Ils sont certainement déçus de constater que ce n’est pas un bateau de pêche et qu’il n’y a rien à manger dans son sillage.
Ce moment du petit déjeuner est très convivial. Tout comme les autres repas, il permet des rencontres multiples et variées.

10H00 : nous sommes invités à visiter la passerelle de commandement.
Nous sommes reçus par le commandant en personne qui, durant une heure, va nous expliquer tout de la marche du navire, de son fonctionnement, de sa conception et de sa réalisation. Il explique, avec un souci de vulgarisation et de simplicité, le fonctionnement de tous les instruments. Tout y passe : des compartiments étanches aux moyens de télécommunication satellitaires, des commandes de barre digitale aux moyens de lutte contre les incendies, des capacités des radars aux performances exceptionnelles des sondeurs sous-marins dont se servent les chercheurs à bord. On apprend ainsi que ce navire participe également à des missions programmées par météo France en larguant, tout au long de son parcours, des petites stations dérivantes qui vont enregistrer et émettre de nombreuses informations très utiles pour la connaissance de la météorologie océanique et les prévisions.
La cartothèque, qu’elle soit en papier ou en électronique, est impressionnante et les lieutenants en formation ont pour mission de tenir toutes ces cartes à jour. En fait, ce bateau est équipé d’instruments tellement performants qu’il fait une grande quantité de mesures de bathymétrie qui enrichiront les données transmises au Service Hydrographique Maritime. Ce service publie les cartes officielles de la Marine Nationale. La cartographie est ainsi enrichie, mission après mission, et permet d’améliorer la précision des cartes (papier ou électroniques) ; notamment aux environs de îles qui sont encore mal cartographiées.

Le commandant est intarissable sur son bateau et nous l’écoutons religieusement. Nous avons déjà parcouru plus de 6° de latitude Sud, soit près de la moitié de la distance entre Réunion et Crozet. Le commandant profite des conditions de mer très clémentes (pour lui, mais pour certains le côté clément est plus que relatif….) pour allonger la foulée et augmenter de quelques nœuds la vitesse. En n’oubliant pas que le bateau consomme 1600 litres de gas-oil par heure. Nous avons à bord 1400 m3 de carburant !!!! 750 m3 vont être livrés à Kerguelen qui est la plus grande des bases avec 120 hivernants. Le reste nous sert à notre consommation.

Ensuite, le commandant en second nous emmène dans les entrailles du navire pour visiter les cales. Alors là, c’est la démesure totale, tant pour les poids que pour les volumes. On déambule au milieu des containers, des matériaux de construction. On parle d’un container de 10 tonnes qui sera débarqué par la grue du pont avant qui peut soulever jusqu’à 48 tonnes !!! C’est tout à la fois un hyper marché de travaux publics, un énorme magasin de bricolage où l’on trouve de tout, un hyper-marché alimentaire avec des containers de vivres frais, de vivres en sec, de containers réfrigérés pour les surgelés et le congelé. Il me faudrait des pages entières pour faire l’inventaire de tout ce que transporte ce bateau
Tout est solidement arrimé par des sangles énormes, des élingues en ferraille, des chaînes puissantes ou des câbles surdimensionnés. Rien ne doit bouger pour éviter tout déplacement de poids ; déplacement qui pourrait mettre en danger la stabilité du bateau.
Nous montons, descendons des escaliers très raides et nous prenons garde de ne pas tomber. On se sert de chacune de nos mains pour assurer la marche. L’intérieur du bateau est complexe, divisé en compartiments qui peuvent être rendus étanches les uns des autres en cas de nécessité. Il y a plusieurs niveaux de cales. Nous ne les verrons pas tous car les accès de certains sont difficiles. Seuls les membres d’équipage sont autorisés à s’y rendre.
Cette visite, c’est le royaume de la démesure. Tout est énorme, surdimensionné, en grande quantité. La variété du chargement est aussi une caractéristique unique du MD. En général, un pétrolier transporte du fuel, un vraquier du blé ou du sable, un porte-container des containers, etc, etc.

Ici, le MD doit transporter tout ce qui est nécessaire à la construction des bases, à leur entretien, à la vie des bases et de leurs occupants. Impossible d’en faire la liste. Sans parler des containers des équipes scientifiques avec leur matériel spécifique.
Voilà pourquoi ce navire est tout à la fois, un pétrolier, un bateau de croisière avec 160 passagers, un ravitailleur multiple, un bâtiment océanographique, un porte-hélicoptère, etc. Sa polyvalence en fait une unité unique dans l’armement français et peu de pays dans le monde possèdent ce genre de bateau. Cocorico !!!
Petite promenade digestive à l’arrière du bâtiment, sur la DZ (drop zone = piste d’envol de l’hélicoptère). Je fais la connaissance d’une toute jeune vétérinaire – Amandine, 28 ans - qui a complété sa formation par un master en écologie. Elle se rend sur Kerguelen dans le cadre d’une étude d’infectiologie. Les chercheurs ont remarqué une augmentation de la mortalité des jeunes albatros, causée par une bactérie qu’ils ont isolée et caractérisée (Pastorela Mucosida = choléra aviaire). A partir de là, quelle solution ? C’est le sujet de la mission.

16H00 : Présentation de la Mission Patrimoine au sein des Taaf.
Après un bref repos, deux jeunes gens, un archéologue et une conservatrice, nous présentent les objectifs de la conservation du patrimoine des Taaf.
Après un rappel historique, qui va de la découverte de ces îles jusqu’à la période actuelle, leur mission consiste à répertorier et à analyser toutes les traces de la présence des hommes sur ces îles.
Il s’agit également de connaître et de comprendre les différents types d’occupation qui se sont succédé, et au-delà, de comprendre les modes de vie, voire de survie dans le cas des naufragés, lors des tentatives d’implantation, d’exploitation des richesses naturelles.

La principale activité dans ces endroits perdus fut la chasse à la baleine et aux mammifères marins. Dès le XVIIIième siècle, les phoquiers tentèrent de s’installer pour produire de l’huile issue de la graisse de ces grands animaux. Les massacres perdurèrent durant tout le XIXième siècle, jusqu’à la première guerre mondiale. Ces tentatives d’exploitation et/ou d’industrialisation se soldèrent souvent par des échecs et nombreux furent les malheureux volontaires qui y perdurent la vie.
Il y a eu également des essais d’agriculture et d’élevage intensif, qui eux aussi ne connurent pas de grands succès.

Les Taaf ont décidé de sauvegarder tous ces témoignages d’habitat, de vie et de mort au sein des îles. Concrètement, ils dénombrent tous les sites dignes d’intérêt qui pourront être suivis de fouilles. Ils récoltent également toutes les traces de vie au travers d’objet (bouteilles, mobilier, objets usuels du quotidien. Bien entendu, ils consultent également les archives relatives à tous ces endroits. Je pourrais continuer encore longtemps car le sujet est vaste et passionnant. Et ces deux jeunes gens sont des passionnés qui transmettent leur passion en étant, tout à la fois, exigeants mais de merveilleux passeurs d’histoire. Encore un grand moment passé à bord du MD. A consulter le site Archipol à compter du 15.11.2018

19H15 : dîner : Ce soir, je dîne en compagnie d’un couple de canadiens (avec un accent québequois à couper au couteau – tellement prononcé que l’on poursuit la conversation en anglais !!). Lui est immunologiste et travaille sur les hybridomes du cancer du sein. Son modèle animalier est la moule de Kerguelen, seule espèce connue à ce jour dans le monde, capable de transmettre ce cancer par simple contagion. C’est extraordinaire dans tout le processus tumoral. Il connait bien IDS (mon ancienne boîte) et nous sympathisons derechef. Il m’invite à venir voir son labo à Québec !!! Quel pied !!! Sa femme est médecin et est également son assistante de recherche.

Jean Luc Yvon


Îles

Après six jours de navigation au cap 189, on atteint le 45ème parallèle. Dans l’aube grise encore incertaine émergent par G 45°56’ Sud, à l’avant du Marion, les îlots rocheux des Apôtres, au nombre de douze, dit-on, car on ne les voit jamais tous en même temps : la météo ombrageuse de l’archipel de Crozet, dont le groupe des Apôtres est la sentinelle au nord-ouest, participe au mystère du lieu, toujours nimbé de brume, battu par les vents, noyé de poussière d’eau.

Découvrir au petit jour le profil de ces îles grises, dont la ligne parfaitement découpée est nette comme un trait sur le ciel gris, a la force d’une apparition : comme le choc retrouvé de l’enfance s’émerveillant sur une gravure de Roux subitement découverte au détour d’une page, dans une antique édition Hetzel ‒ le grand Jules Verne, référence obligée des voyages lointains, réels et imaginaires ‒.

Ce groupe des Apôtres dressé sur l’horizon est comme une partition rêveuse qui se joue entre nos souvenirs de lecture et le mystère de ses profils escarpés, de ses formes surnaturelles, des baies cachées devinées dans le camaïeu des gris mouvants. Cet ensemble intrigant, irréductible à une perception certaine et rassurante, a peu des qualités du réel, et beaucoup de celles des livres. L’esprit s’égare, le regard dérive vers la blancheur au loin.

Où déjà se profilent, total contraste avec les précédentes, les pentes douces et herbeuses de l’île aux Cochons, assez vaste avec ses tons de gris, de jaune et de vert passés sous l’effet des nappes légères du brouillard matinal. D’un aspect accueillant ‒ mais nous ne nous y trompons évidemment pas ‒ elle est ainsi nommée parce que des baleiniers, paraît-il, y introduisirent ces aimables animaux pour leur subsistance. Lesquels cochons, laissés à eux-mêmes après le départ de leurs importateurs, crurent et multiplièrent. Puis, apparemment, disparurent. S’ébattent désormais paisiblement sur une plage et sous le soleil matinal une petite colonie de manchots, des oiseaux de mer innombrables, sans doute quelques placides éléphants de mer qu’il est si facile de confondre avec des rochers. Au second plan, une plaine s’élève vers un col que dominent quelques modestes sommets blanchis. Un mouillage devant l’île des Cochons constitue une halte sereine et reposante, bienvenue après la sourde inquiétude des Apôtres.

En route vers l’est, on laisse à droite la troisième île du groupe de l’Ouest : l’île des Pingouins. Moins vaste que l’île aux Cochons, plus rocheuse et assez élevée, mais d’un bloc, on ne distingue qu’avec peine l’escarpement de ses falaises, qui s’effacent dans les nuages bas tour à tour d’un côté, puis de l’autre. Une perception globale de cette île n’est pas envisageable autrement que par le truchement d’une reconstitution mentale, elle-même fondée sur le souvenir d’images rendues douteuses par l’incessante fluctuation des vapeurs de la mer et du ciel. Est-on sûr de l’avoir vraiment vue ?

La question ne se pose pas pour une quatrième île, en réalité la cinquième de l’archipel puisqu’elle est la seconde du groupe de l’est : l’île de l’Est, justement, située juste en face de la base Alfred-Faure sur l’île de la Possession, d’où on ne cesse de la découvrir par-delà les 17 kilomètres du Canal des Orques, par fragments, dans les fenêtres successives qu’entrouvrent les brumes et les vents. Sa géographie est vaste avec ses pics élevés, ses vallées d’un doux jaune-vert, ses falaises teintées de rouge, son lourd profil. Protégée, inaccessible, inconnue encore avec sa face cachée dont quelques cartes seules permettent d’imaginer la géographie, on conçoit l’attrait que l’île de l’Est, vierge massive qui (elle aussi) ne se découvre que par fragments, peut exercer sur l’esprit des hivernants basés à Crozet. Sur ces âmes perdues au loin, elle paraît exercer une présence tutélaire dont on ne sait si elle doit être regardée comme bienveillante ou maléfique : certains, dit-on, auraient été rendus fous par le désir inassouvi d’y aborder. Mais les TAAF veillent à ce qu’à Crozet aucun « moyen nautique » ne soit disponible.

Daniel Baillon

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îlots des Apôtres

© Daniel Baillon


46° 19’ Sud / 51° 43’ Est

Après une glissade vers le sud depuis La Réunion, nous sommes arrivés hier matin en vue des Iles Crozet et nous avons mouillé vers 17 heures en Baie du Marin, par 30 mètres de fond, devant la base Alfred Faure que le Marion vient ravitailler en vivres et en scientifiques.

La météo nous a épargné pendant la traversée depuis la Réunion. A part un ou deux petits fronts, que du beau temps pour le moment. C’était plutôt mer belle et 15/20 nœuds de vent, autant dire presque rien pour un bateau de recherche océanique de plus de 120 mètres comme le Marion.

En passant du tropical au sub-antarctique, nous avons vu les espèces d’oiseaux de mer changer petit à petit. Les Puffins du pacifique qui nous accompagnaient au départ de la réunion ont laissé la place aux Pétrels à mentons blancs, aux Grands Pétrels et aux Skuas.

Les premiers albatros sont apparus dès le début des 40èmes et en approche de Crozet ce sont maintenant les manchots qui ont commencé à montrer le bout de leur bec.

Aujourd’hui descente à terre pour la première fois depuis le départ pour aller les voir de plus près, justement ! Après le petit-déjeuner, les rotations de l’hélico s’enchainent pour nous déposer à la base Alfred Faure qui surplombe la baie du Marin.

Après un accueil très chaleureux du chef du district et des hivernants, deux d’entre eux nous accompagnent pour une visite d’une des plus grandes colonies de manchots royaux de l’ile.

Entre la base et la Baie du marin, la route descend en pente douce vers la mer. A perte de vue l’Océan Indien charrie des moutons blanc. En contrebas le Marion-Dufresne tire sur son ancre à l’abri des vents dominants. Le vent infatigable et brutal nous apporte du large un des airs les plus purs de la planète. Distante de peut-être un vingtaine de milles, L’Ile de l’Est, massive et mystérieuse, oppose ses falaises noires et imposantes à l’assaut des trains de dépressions qui font le tour de la planète.

Avec leurs grands cousins, les manchots empereur, qui habitent l’Antarctique, les manchots royaux, avec leur ventre blanc, leurs plumes noires et grises, leurs becs jaunes et leurs masques oranges vifs sont probablement une des variétés de manchots les plus élégantes des iles subantarctiques.

Quelques 18,000 couples et leur rejeton vivent dans la colonie. Le printemps austral touche à sa fin. Les jeunes ont déjà entamé leur mue et perdent le duvet brun qui les enveloppaient jusqu’à l’adolescence. Bientôt ils prendront la mer. En attendant ils s’égosillent de bon cœur et se préparent pour leur premier voyage. Quelques grands Pétrels sournois se faufilent au beau milieux des jeunes, prêts à attaquer sauvagement les plus faibles, allant jusqu’à les tuer. Les skuas charognards débarrassent alors la colonie des carcasses nauséabondes.
A quelques mètres de nous, parmi les manchots gouailleurs, quelques éléphants de mer massifs paressent lourdement.

Il est déjà l’heure du déjeuner. Le vent froid et la marche vive pour rentrer de la manchotière nous a mis en appétit. Heureusement le chef de la base nous a préparé un buffet somptueux auquel nous faisons grand honneur !

Déjà il est presque temps de rentrer au bateau. Avant que l’hélico ne reprenne ses rotations pour nous ramener à bord, nous avons tout de même un peu de temps pour visiter la base et pour échanger encore avec le chef de district, les scientifiques qui vont passer un an sur l’ile… Nous avons
parfois noué avec ceux qui débarquent des liens forts. Ils se sont livrés un peu pendant les quelques jours de traversée. ils nous ont entrouvert leur monde de chercheurs passionnés et passionnants. Nous les en remercions chaleureusement et ils nous font des signes de la main tandis que l’hélico nous arrache à leur ile dure, sobre, totalement minérale et envoutante, pour nous ramener à bord du Marion-Dufresne.

Denis Lazat

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escale Crozet

© Bernard Laracine


Notre première escale à terre ! Enfin !

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cohabitation

© Bernard Laracine

L’île de la Possession dans l’archipel des Crozet. Et premier héliportage sur la base Alfred Faure.
Après un accueil chaleureux des hivernants au CRO-NI-BAR, nous voilà partis pour la manchotière de la baie du Marin. Les manchots nous attendaient aussi, mettant leurs plus belles couleurs en exergue, leurs poussins étant de la fête. Premiers contacts aussi avec leurs co-habitants, les éléphants de mer et quelques pétrels.
Surprenant spectacle de la Nature vivante, dans un vacarme incessant et une odeur pour le moins saisissante.
La faim se faisant sentir, nous nous mettons en route sur l’ascension du retour vers la salle de restauration où nos hôtes nous attendent avec un buffet digne des meilleurs clubs méditerranée.
Après une courte pause digestive, le gérant postal nous accueille dans son bureau qui n’a rien à envier à ceux de la métropole. Achats de cartes postales, timbres et oblitération s’en suivent pour le bonheur de cette cohorte de touristes.
Et là, urgence dentaire, le gérant postal avait un petit souci. Shirley, médecin sur le départ après une année passée sur la Possession, organise une consultation dans la joie et la bonne humeur, fidèle à elle-même. Ce fut un grand moment de rigolade, à tester les produits et équipements, pour le plus grand bonheur du patient.
La journée se termine par la réception en notre honneur du Discro, en sa somptueuse demeure sub-antarctique.

Bernard Laracine

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en consultation

En baie Américaine

Nouvelle dépose en hélico aujourd’hui. Un vol un peu plus long que le simple saut de puce d’hier : le pilote nous emmène à la "baie américaine", un peu au nord de la base Alfred Faure, aussi nommée baie US, ou BUS.

Les TAAF y ont installé deux cabanes et les hivernants y viennent souvent pour des manips diverses, ou juste pour se changer les idées pour le week-end. Le cadre est somptueux : immense plage de sable volcanique noir sur lequel s’affairent les manchots royaux, et où se prélassent des éléphants de mer gigantesques entourés de leur harem.
Ici les bébés phoques sont nés depuis un moment déjà et leur fourrure noire commence à tomber. Ils muent et ne vont pas tarder à prendre la mer où ils passeront le plus clair de leur temps à se nourrir et à éviter les orques.

C’est pour nous une journée totalement exceptionnelle, au beau milieu de la nature et des animaux qui n’ont aucune crainte des hommes. Non seulement ils n’ont pas peur mais ils sont d’une curiosité incroyable. Clairement notre petit groupe est l’attraction de la journée sur la plage !

Coté oiseaux, les grands pétrels et les skuas viennent me picorer les bottes et tirent sur le bas de mon ciré ! Les plus curieux sont des petits oiseaux de mer blancs qui ont un nom scientifique (que j’ignore), mais que les gens d’ici - les hivernants de la base - appellent des pougeons, car ils ressemblent exactement à un croisement de poule et de pigeon.

Coté manchots il suffit de s’asseoir 3 minutes sur la plage pour que poussés par la curiosité ils viennent vous regarder de près (de très près…). il suffirait de tendre la main pour les toucher. Les appareils photos crépitent et les téléphones filment ces moments rares.

Après avoir passé un moment à nous balader sur la plage parmi les manchots, et les éléphants de mer, nous sommes allés rendre visite à une petite manchotière située à une heure de marche à peine au sud de BUS. Le chemin serpente à travers des paysages grandioses, tantôt longeant la côte, tantôt
escaladant des falaises, tantôt surplombant de larges vallées ou longeant des lacs pour finalement redescendre au niveau de la mer. Là nous avons pique-niqué. L’après-midi retour à BUS ou l’hélico nous a récupéré. Retour au Marion-Dufresne.

Hélas, il nous faut déjà bientôt dire adieu à Crozet. Tout le monde est à bord. Ceux qui vont hiverner sur l’ile de la Possession nous ont quitté, ceux qui ont terminé leur année sur l’ile et rentrent vers la civilisation nous ont rejoint. Ils retrouvent le bord du Marion-Dufresne avec un mélange de bonheur, d’excitation et de vague à l’âme. Ils sont heureux de rentrer et de partir vers leur vie d’après… mais leur année aux terres australes leur aura permis de vivre des émotions fortes, et elle a passé trop vite !

Nous appareillons vers 18 heures. Nous quittons l’ile de la Possession, direction les Kerguelen. Environ 700 milles à courir. Si la météo est belle, nous devrions arriver en vue de l’Arche des Kerguelen mardi au petit matin.

Denis Lazat

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la petite manchotiere

© Bernard Laracine


L’impossibilité d’une ile

Hier soir, peu après avoir quitté la Baie du Marin, mettant le cap sur les Iles Kerguelen, nous sommes passés très près de l’Ile de l’Est, la plus grande des iles de l’Archipel de Crozet.

Un moment de toute beauté. Personne ne s’y trompe : tous les passagers se retrouvent sur bâbord, accoudés au bastingage ou sur la passerelle, tandis que le Marion Dufresne longe l’Ile de l’Est par le sud et à quelques encablures de ses falaises massives et de ses pics enneigés.

Visible depuis l’Ile de la Possession dont elle est distante d’une douzaine de milles seulement, l’Ile de l’Est est pour les scientifiques l’ile de tous les fantasmes, de toutes les obsessions. Elle est la promesse d’une faune et d’une flore livrées à elles-mêmes depuis plus de 35 ans. Elle irrésistible pour les hivernants de Crozet qui la voient au loin chaque jour ! Car L’Ile de l’Est est totalement protégée. Depuis 1982, personne n’a été autorisé à y débarquer.

On dit que certains hivernants de Crozet, frustrés de voir chaque jour au loin cette ile majestueuse, drapée dans son inaccessibilité, ont envisagé de construire une embarcation de fortune juste pour s’y rendre. Mais leur complot a été dévoilé et ils en ont vite été dissuadés.

L’ile de l’Est, noire et escarpée, nous montre d’abord ses falaises, citadelles imprenables, dans le soleil couchant. Presque tout y est minéral. Là où la pierre est riche en fer, la paroi se teinte de larges tâches rouges et rouilles qui flamboient dans les derniers rayons du soleil couchant. C’est l’Ile mystérieuse de Jules Vernes. D’ailleurs son profil torturé ressemble a ceux des gravures qui ornent les éditions originales de "Deux ans de vacances" ou des "Enfants du Capitaine Grant". On pourrait s’imaginer que des blocs de pierre volcanique vont se mettre à pivoter pour laisser passer le sous-marin géant d’un capitaine Némo diabolique.

Des milliers d’oiseaux virevoltent autour du bateau. Toutes les espèces de volatiles de la zone sub-antarctique y sont représentées ou presque. L’ile de l’Est est une des rares et des seules iles de la planète ou n’existe aucun prédateur importé par l’homme. Ni chat ni rat pour décimer les nids d’oiseaux.

La végétation rare qu’on devine le long de la côte sous les falaises est elle aussi largement endémique. Il n’y a pas d’arbre, le vent y hurle bien trop fort au moins 300 jours par an. A part quelques espèces introduites, des graminées arrivées au XIXème siècle avec les phoquiers, ce sont surtout des plantes basses, des mousses, des lichens… C’est le royaume de l’azorelle et de l’acaena.

L’ile est coiffée de deux étages d’un magnifique nuage lenticulaire stationnaire. Accroché aux sommets saupoudrés, le brouillard suspendu, immobile, lui fait comme un panache.

Après le service du diner, le soleil a disparu et la mer s’abime dans un gris toujours plus foncé. L’Ile de l’Est s’estompe. Elle n’est bientôt presque plus visible à l’œil nu… Bientôt nous ne distinguons plus dans notre sillage que la masse ouatée qui coiffe l’ile inaccessible. L’étrave s’enfonce dans la nuit, portant la promesse des iles Kerguelen.

Denis Lazat


Danseurs de l’extrême : ballets d’oiseaux entre Crozet et Kerguelen

Comment ne pas être fasciné par tous ces oiseaux qui d’une façon ou d’une autre se font admirer autour du Marion Dufresne. Dès le départ de la Réunion les jumelles sont braquées pour saisir l’un ou l’autre de ces oiseaux marins qui vont nous accompagner durant la rotation. Les choses sérieuses commencent après avoir franchi la convergence subtropicale. La température de l’air et de la mer baisse. Dans le même temps le brassage des eaux accroit fortement la richesse en nutriments de la mer et de ce fait, la nourriture disponible pour tous ces grands voiliers dont nous allons parler maintenant.

Le spectacle commence véritablement en arrivant à Crozet. On les avait déjà rencontrés lors de la halte à Pointe Basse, mais c’est dans la Baie du Marin que les Manchots royaux prennent le temps d’organiser leurs ballets. Ils arrivent en bande comme des gamins espiègles, sortent la tête de l’eau, plongent, donnent quelques coup d’ailerons pour montrer leur agilité dans l’eau claire et ressortent d’un bond. De temps en temps l’un d’eux donne un coup de trompette pour réclamer un peu d’encouragement des spectateurs. Ils savent aussi faire admirer la beauté de leur costume gris bleuté, leur joli « maquillage » jaune orangé sur les joues et le bec et enfin leur ventre blanc tel un collant bien ajusté.

Mais ils ne sont pas les seuls à se donner en spectacle. En quittant l’île de la Possession et en longeant l’île de l’Est, un nouveau ballet s’organise. Des milliers de petits oiseaux blancs, les prions, ces petits pétrels aux dessus des ailes gris bleuté et au ventre blanc virevoltent au ras de l’eau. Le lendemain, à la faveur du vent renforcé et des courants d’air provoqués par la navigation, ils s’organisent en bandes de quelques dizaines d’individus, comme les petits rats de l’Opéra qui exécutent une figure d’ensemble bien réglée.

Les Damiers du Cap ont leur propre corps de ballet. Ils sont moins nombreux mais savent se faire admirer en planant à peu de mètres de la coque du navire. Ils ont un costume facilement reconnaissable : un ventre blanc et le dessus des ailes ponctuées de noir et de blanc formant ce damier si typique. On dirait des petits pierrots qui n’auraient utilisé que le noir et le blanc pour se costumer.

D’autres pétrels participent également au spectacle quotidien. Commençons par ce Pétrel à menton blanc qui a enfilé un costume tout noir et porte, pour se distinguer, un masque jaunâtre avec une touche de blanc sous le bec. Sa chorégraphie plus moderne est une succession de larges boucles qui l’éloignent et le rapprochent du navire. Son compère le Pétrel géant fait de même mais dans une mise en scène plus variée. Aux larges boucles succèdent des planés le long du bateau afin de faire admirer son œil bleu clair et son bec jaune massif. Toutes ces figures peuvent être exécutées en solitaire ou à plusieurs danseurs et la variété des plumages allant du marron au brun très clair enrichit encore la beauté du mouvement.

Et puis il y a tous ces albatros qui savent à leur manière donner un spectacle hors du commun. Une mention spéciale va au plus grand d’entre eux. Ce Grand albatros que l’on nomme aussi Albatros hurleur (sa parade amoureuse est ponctuée de hurlements sonores) qui sans donner un seul coup d’aile vole au niveau de la vague et monte dans les airs. C’est sans doute le danseur étoile de tout ce monde volant, alliant puissance, finesse et légèreté, sachant glisser le long de l’eau, s’éloigner du bateau et s’en rapprocher sans effort.

D’autre albatros plus petits mais tout aussi élégants savent aussi se donner en spectacle. Ils ont les ailes noires et le reste du corps blanc. Ils jouent sur la décoration de leur « visage » pour se démarquer les uns des autres. Certains ont la tête blanche, le bec discrètement orangé et un élégant trait noir de maquillage sur les sourcils ; d’autres ont une tête toute grise et d’autres encore ont une belle tête blanche qui contraste avec un bec noir rehaussé d’un fin trait jaune. Ils sont tout aussi agiles et vagabonds que leur modèle le Grand albatros. A eux tous ils exécutent de splendides ballets sur une scène immense, entre mer et ciel, constituée d’une infinité de couleurs allant du blanc au gris, du bleu au vert sombre et jusqu’au doré du soleil couchant.

Et comme dans tous les spectacles, il faut décerner une mention spéciale. La mienne ira sans conteste aux Albatros fuligineux, et en particulier à l’Albatros fuligineux à dos clair qui décline sur son corps toutes les nuances de gris depuis le gris sombre de la tête au gris clair du dos. Il est d’une finesse et d’une élégance lui permettant d’exécuter des figures de jeune danseur étoile, en solo ou en couple, qui suscitent l’admiration.

Cependant il n’y a pas de spectacle sans spectateurs. Il est fort amusant d’observer les passagers du Marion-Dufresne et le ballet qu’eux même organisent sur les ponts du bateau pour suivre les oiseaux. Les yeux sont écarquillés afin de profiter au mieux du spectacle. Les jumelles sont en permanence en mouvement et les appareils photos munis de longs téléobjectifs tentent de capturer « pour l’éternité » chaque figure, chaque mouvement, chaque détail des plumages. Les experts indiquent aux plus novices les caractères remarquables des « danseurs des airs ». Et chacun profite ainsi de ce spectacle unique !

Thierry Duroselle


Baie de l’Oiseau, Ile de Kerguelen

Après une nuit un peu courte, levé à 04 H 30 pour voir le soleil se lever sur Kerguelen. Je ne suis pas le seul sur la passerelle. Mais si la pénombre s’éclaircit par l’est, ce n’est pas ce matin que le soleil va
percer la couche de nuages gris qui courent au-dessus de nos têtes.

En approche de Kerguelen le vent est maintenant bien établi. 30 ou 35 nœuds. La mer courte blanchit sérieusement. Alors que la pénombre cède du terrain au jour, nous passons au nord du groupe des Iles Nuageuses bien- nommées sans les voir. Elles sont là pourtant toutes proches. Le radar nous renvoie faiblement leurs contours, à quelques milles de nous sur tribord. Mais de la passerelle, lorsqu’on regarde vers le sud, les flots se mélangent au brouillard et se noient dans l’épais édredon qui couvre l’océan.

Dans l’étrave du Marion, Kerguelen sort de la nuit. Ce sont d’abord des montagnes noires qui sortent peu à peu de l’eau et se dressent. En se rapprochant, elles révèlent leurs arrêtes acérées, leurs vallées étroites et leurs sommets saupoudrés. La température de l’air, comme celle de l’eau, reste obstinément autour de 3 degrés…

A quelques milles de l’Arche tant attendue dont nous devinons maintenant le profil, le Marion ralentit l’allure. La brise se densifie. il serait téméraire de vouloir rester debout sur le pont supérieur sans se tenir fermement au bastingage.

Nous avons maintenant un vent réel de 40 - 45 nœuds bien établi. Dans les rafales, l’anémomètre s’emballe et s’affole : 50, 55, 60 nœuds et plus. Mais je sais que je dois faire attention aux superlatifs. Ce coin abrupte et mal pavé est capable de bien pire… L’Arche sait se défendre. Aujourd’hui elle montre un peu les dents, nous laisse voir ses griffes… mais pas trop.

L’Arche des Kerguelen est - était - un gigantesque arc de triomphe de pierre haut de plus de 103 mètres qui défie les tempêtes. Elle n’est apparue pour la première fois au Chevalier de Kerguelen lui même qu’à son second voyage. Elle se drape le plus souvent dans des manteaux de brumes ou de tempêtes qui la cachent au monde ou la rendent inaccessible.

Mais cette arche orgueilleuse qui s’est refusée si souvent depuis deux siècles à tant d’explorateurs, à tant de scientifiques et à tant de voyageurs en mal d’impressions fortes, se dresse maintenant bien devant nous. Le Marion viens s’immobiliser à l’abri relatif de la baie de l’Oiseau, tandis que des rafales descendues des falaises arrachent à la mer applatie des plaques d’embruns fumantes.

Par arche interposée, j’aime ces connections géographiques avec ceux qui nous ont précédé : Le Chevalier de Kerguelen était venu mouiller à l’endroit même où le Marion Dufresne se tient stationnaire aujourd’hui. Refusant de descendre lui-même à terre, Il y envoya quelques-uns de ses marins, avec pour mission d’aller y cacher une bouteille revendiquant la prise de possession des îles au nom du Roi de France, Louis XV.

Quelques années plus tard, le grand James Cook se présentait le jour de Noël dans cette même baie. Le paysage est toujours exactement identique, il n’a pas changé depuis. Il alla mouiller à deux ou trois centaines de yards, un peu plus vers le fonds de la baie, dans un endroit un peu plus à l’abri qu’il baptisa Port Christmas.

Entre James Cook et la fin du 19ème siècle, l’Arche n’apparut plus de loin en loin qu’à quelques naufragés et à quelques chasseurs de phoques de passage. il faut dire qu’il n’y a pas foule dans le coin !

Les intempéries eurent enfin raison de l’arche grandiose, très probablement un jour de grande tempête, entre 1909 et 1914. Lorsque Raymond Rallier du Baty, le grand explorateur des Iles Kerguelen, passa par la baie de L’Oiseau en 1914 lors de son second voyage, l’arche s’était écroulée. Il mentionna dans ses récits qu’il ne restait : "que deux énormes piliers, semblables aux tours de Notre Dame". Au pied des deux tours est installée une colonie de manchots dorés.

Comme le vent hurle de plus belle, hors de question de sortir l’hélico ce matin. Le Commandant laisse d’abord le vent pousser doucement le Marion Dufresne vers le large. En sortant de la baie de l’Oiseau, Il salue l’Arche d’un long coup de corne de brume qui sonne comme un adieu mélancolique.
Puis il met en avant lentement.

Nous allons longer la côte ouest. Prochaine escale : la Baie de la Table, à l’extrême sud de l’Ile. Nous y serons en fin de journée.

Denis Lazat

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Arche à Kerguelen

© Katia Risson


L’escale

S 43° 46’
E 074° 26’

Notre escale à Kerguelen s’est achevée hier soir.

Tandis que le bateau déchargeait à terre du fuel, des vivres frais et du matériel pour les campagnes scientifique de l’hiver prochain, nous avons pu descendre à terre trois jours pour visiter la base de
Port-aux-Français et nous faire déposer en hélico pour une virée dans les montagnes du cœur de l’île.

Là, pendant trois jours, sans relâche, nous avons escaladé de grandes collines arides et sans végétation, arrivant haletants à leur sommet pour avoir le souffle coupé par la grandeur des paysages. Nous avons suivi pendant des heures de larges vallées glaciaires courbant l’échine pour mieux lutter contre les vents catabatiques qui descendaient des hauteurs. Nous avons traversé à gué des rivières laiteuses qui courraient depuis les sommets enneigés et rebondissaient de cascades en
cascades vers l’océan. Nous avons dormi dans des refuges, partageant le soir à la lumière de bougies vacillantes des repas délicieux. Nous avons longé des lacs d’altitude où viennent se désaltérer des troupeaux de rennes sauvages. Nous avons suivi des bras de mer ou pêchaient des sternes et des pétrels. Nous avons traversé des pierriers interminables entrecoupés de zones de mousses spongieuses ou nous nous enfoncions jusqu’aux genoux. Nous avons arpenté des prairies ou détalaient devant nous des dizaines de lapins espiègles.

Mais la fin de l’escale approchait déjà. Après trois jours de cailloux, de rochers, de pierres volcaniques, de falaises de basaltes, saoulés d’une minéralité totale, dure et sauvage, nous devions penser à retourner vers le bateau.

Au dernier matin, à notre réveil, le thermomètre était bien en dessous de zéro, mais le soleil froid brillait au milieu d’une tempête de ciel bleu immaculé. Au loin, le Mont Ross, le point culminant des Kerguelen, égratignait le ciel de ses pics glacés. Pour la première fois, nous pouvions en voir le sommet.

Pour profiter du beau temps, nous sommes partis très tôt de la cabane ou nous avions passé la nuit. Nous avons d’abord suivi la rivière du sud vers son embouchure. Là nous n’étions plus qu’à deux heures de marche de la base de Port aux Français. Dans cette île brute, sans route ni chemin, le plus simple était de suivre le rivage. Des goélands glissaient sur l’eau glacée, les galets gris grinçaient sous nos godasses. Nous avons slalomé entre les masses apathiques des éléphants de mer somnolents. Ceux qui sortaient de leur torpeur écarquillaient à notre passage leurs yeux ronds, ébahis. Cà et là, on pouvait voir un squelette de phoque, ou le blanc éclatant d’une vertèbre de baleine jaillissant du sable noir.

Après l’escale, le retour au bateau se fait sans transition. Un saut de puce de l’hélico et on passe en trente secondes de la pierre à l’eau, du volcan à l’océan, d’Haroun Tazieff à Joseph Conrad.

Je dois être plus fatigué par les trois jours de randonnée que je ne veux bien l’admettre. Mais sous la longue douche chaude et réparatrice mes muscles se détendent peu à peu. Revenir à bord du Marion, c’est retrouver un environnement désormais familier. Le ronronnement des générateurs est rassurant et paisible. La cabine est un cocon, la couette est chaude et confortable. Le Marion nous
accueille dans sa routine imperturbable, son univers bien huilé. Sur la passerelle les quarts s’enchainent, à la cambuse on déroule les services du déjeuner et du diner.

16h30 : Les pales de l’hélico sont démontées et il est bien arrimé dans son hangar.
17h00 : L’annexe est remontée à bord, les grandes portes des soutes sont refermées, les grues repliées.
17h30 : Les cabestans grincent. La chaine se tend, l’ancre remonte. Nous appareillons.
18h00 : Le Marion Dufresne manoeuvre pour éviter quelques hauts fonds et des forets de kelp, ces longues algues brumes laminaires.
18h30 : Nous sortons du Golfe du Morbihan. Le bateau de recherche océanique des TAAF retrouve l’océan. La houle s’allonge.
19h00 : Le bar est ouvert !

Le bar se situe au pont E. Celui de la salle à manger. Au cœur du navire. Pour les passagers comme pour les officiers qui ne sont pas de quart, c’est le moment de détente et de connivence. Ce soir on a presque oublié ceux qui ont quitté le bord à Crozet. On parle encore un peu de ceux qui ont débarqué à Kerguelen. Ceux qui vont hiverner à Amsterdam rongent leur frein. Ce sera bientôt leur tour.

Nous avons amorcé une lente remontée vers le nord. Les 50ème hurlants que nous n’avons fait qu’effleurer s’éloignent. Bientôt les 40ème rugissants eux-même seront dans notre sillage. Après trois jours à éprouver la rudesse des iles Kerguelen, le bateau porte déjà en lui la promesse des prochaines iles et la douceur de tropiques encore lointains.

Denis


Saint Paul et Amsterdam

37° 47’ Sud
077° 34’ Est

Longue journée aujourd’hui ! Non pas une, mais deux iles au programme !

Debout à 04h00 ce matin pour profiter de l’arrivée du Marion Dufresne sur l’Ile Saint-Paul. Cette ile est formée par le cratère d’un ancien volcan a moitié effondré. Sa géographie et son paysage atypiques sont aussi associés à une histoire dramatique : celle des oubliés de Saint Paul. Dans les années 30, un homme d’affaire du Havre y avait établi une conserverie de langouste.
A la fin de la première saison de pêche (très profitable) les pêcheurs ont mis la clef sous la porte, laissant l’usine inoccupée pendant l’hiver austral. Les intempéries de l’hiver qui suivit firent pas mal de dégâts.

L’été austral suivant, les pêcheurs sont revenus pour une deuxième saison. Mais cette fois ils décidèrent de laisser sur place 7 personnes pendant l’hiver pour entretenir les bâtiments et la conserverie. Ils avaient promis de revenir les chercher 3 mois plus tard. Hélas la compagnie ayant
fait faillite, elle fut reprise par un méchant consortium financier qui décida de se concentrer plutôt sur la chasse au phoque. On oublia les marins sur place. Quand quelqu’un se soucia de leur sort 9 mois plus tard, Il n’en restait que 3 sur 7. Une femme enceinte avait eu un bébé sur l’ile qui n’avait pas survécu, et 4 marins avaient péri du scorbut ! (pour en savoir plus : documentaire sur You Tube : les oubliés de Saint Paul).

Aujourd’hui la météo execrable et un vent de plus de 40 noeuds nous interdisent d’effectuer un survol en hélico. Donc le Marion Dufresne a repris sa route pour faire les 50 milles environ (3 ou 4 heures de route) qui nous séparent de l’Ile d’Amsterdam.

Nous sommes arrivés en début d’après-midi en vue de l’Ile d’Amsterdam. Après deux jours de navigation depuis Kerguelen, l’air s’est réchauffé de presque 10 degrés (14 - 15 degrés maintenant) et l’eau également (12 – 13 degrés). Nous sommes sortis des quarantièmes rugissants !

L’ile d’Amsterdam a été découverte très tôt (16ème siècle) et a longtemps servi de repère pour les voiliers qui étaient sur la route des Indes. Ceux qui apercevaient Amsterdam étaient beaucoup trop sud et devaient infléchir leur route vers le nord.

En arrivant de Kerguelen, Amsterdam est une agréable surprise. C’est le retour aux climats tempérés que nous connaissons comme par exemple dans le nord de l’écosse.

Comme le front est passé peu après le déjeuner pendant que nous faisions route avec le Marion, il y a maintenant un beau ciel de traine, des cumulus de beau temps filent dans un cosmos azuré. Après avoir longé les falaises d’Entrecasteaux et leurs à-pics spectaculaires de plus de 700 mètres ou
nichent albatros et manchots, nous faisons le tour de l’ile pour venir mouiller devant la base Martin du Vivies, au Nord-Est.

Après les terres agressives, rongées, sans végétation de Crozet et de Kerguelen, Amsterdam est verte et les flancs de son volcan descendent en pentes égales et vertes vers l’océan. Il y a quelques arbres, des herbes, des graminées, des fleurs et plein d’autres végétaux qui fleurent bon la chlorophylle !

L’air est doux, la pente est douce. Après deux semaines de mer grise et de terres noires et inhospitalières, les verts tendres lavés de frais par les ondées de la matinée, en cette fin de printemps austral, sont accueillants et apaisants pour nos yeux.

A flan de colline les bâtiments de la base nous semblent proprets et presque coquets. Demain nous irons à terre. Sur le rivage, un grand nombre d’otaries joueuses paressent ou se baignent.

Denis


Sejour à Amsterdam

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à BMG

© Bernard Laracine

Vendredi 23 novembre, notre séjour à Amsterdam se termine. Le soleil était de la partie, les premiers tee-shirts ont fait leur apparition.
Luc Lauvergeat, le Disams, nous ouvrit sa demeure autour d’un verre de vin de fruits rouges, si délicieux que nous eûmes la chance d’une deuxième tournée lors de notre nuit à la cabane Ribaut.

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Le DISAMS

© Bernard Laracine

MAE, pointe Bénédicte, station météo où l’air le plus pur du monde est mis en bouteille pour notre bien, la cale et ses otaries toujours aussi accueillantes, BMG, cabanes Antonelli et Ribaut, rien a manqué à ce passage sur cette île verdoyante et fleurie, faisant suite à la minéralité de Ker et Crozet.

Bye Bye Ams, ne change rien, garde ton sens de l’accueil et ton humanité.

Bernard

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Hivernants sur le retour

© Bernard Laracine


Base Martin de Vivies - Ile d’Amsterdam

Nous venons de passer deux nuits à terre à Amsterdam. A 38 degré sud, Amsterdam est la plus au nord des iles subantarctiques françaises. Au programme : deux nuits à terre en refuge et longues marches sur les flancs de cette relativement petite ile-volcan.
C’est une des premières iles australes à avoir été découverte… Del Cano, compagnon de Magellan, a dû l’apercevoir !
Trois attractions majeures :

  • Les otaries. Une des plus grandes colonies d’otaries de la zone se trouve à proximité de la base et nous avons passé pas mal de temps à les regarder jouer dans l’eau et à terre, tout en écoutant leurs aboiements. Trop trop mignon, comme diraient mes filles. Population : entre 60 et 70 000 otaries. On est presque revenu aux niveaux du début du 19ème siècle, estimés à environ 100,000 animaux, avant que la chasse ne les élimine presque totalement.
  • Les oiseaux : je sens que vous n’osez pas me demander ce qu’on peut admirer coté oiseaux marins. Hé bien en plus des skuas, pétrels, goélands et autres sternes désormais familiers, Amsterdam est une ile où nichent trois espèces d’Albatros :

¤ Les Albatros fuligineux à dos sombres, avec leurs ailes gris foncés presque anthracite, très fines, qui à mon avis sont les albatros les plus élégants qui soient.

¤ Les albatros à bec jaunes, qui nichent dans les falaises d’Entrecasteaux, au sud-ouest de l’ile.

¤ Et surtout les Albatros d’Amsterdam, une espèce endémique de l’ile qui était au bord de l’extinction il y a une dizaine d’années. Ils furent presque décimés par une sorte de grippe aviaire amenée par des volailles introduites par l’homme. Le combat semble en passe d’être gagné, mais ça ne tient toujours qu’à un fil. Actuellement il reste environ 40 couples d’Albatros d’Amsterdam, bien répertoriés et tous bagués… et la population augmente régulièrement.

  • Les plantes : Plus peut-être que Crozet ou Kerguelen, où le climat rude vraiment subantarctique a pour conséquence une flore relativement pauvre, Amsterdam est un bonheur pour les botanistes. D’abord il y a une manière d’arbre : les Phylicas, endémiques de l’île. Ce sont les premiers arbres que nous voyons depuis notre départ de la Réunion il y a 3 semaines. Plus des arbustes que des arbres, à vrai dire ; Ils doivent faire peut-être 3 ou 4 mètres de haut pas plus… Ils n’ont pas grand intérêt, et ne servent pas à grand-chose à vrai dire, mais ils ont le mérite d’exister. Le Phylica lui aussi a bien failli disparaitre à cause de l’homme. Les incendies et les mammifères introduits (rats et souris) ont bien failli causer sa perte. Mais les botanistes de la réserve naturelle travaillent depuis plusieurs années sur un programme d’éradication des rongeurs, simultanément à un programme de reboisement de certaines parties de l’Ile. Là aussi le combat est en passe d’être gagné.

En bon citoyen je suis allé planter mon Phylica, Le 23/11/2018. Je lui ai mis une étiquette et lui ai donné un nom : "Tu quoque mi Phyli".

Le supplément du botaniste : en plus des Phylicas, on trouve à Amsterdam plein d’espèces indigènes ou introduites et notamment :

  • de larges étendus de menthe sauvage qui bordent les chemins et leur donnent un parfum poivré.
  • de grandes plaques de trèfles douteux : ce sont de petits trèfles qui fleurissent en donnant de minuscules boules jaunes et forment au sol comme un tapis de mimosas.
  • de la flouve odorante. Si si, vous connaissez déjà : c’est la plante dont on trouve une ou deux tiges parfumées dans les bouteilles de vodka Zubrovska. Et oui, c’est une plante. Désolé si comme moi vous croyiez encore qu’il s’agissait d’un poil de bison.
  • des scirpes : grosses touffes d’herbes vertes et grasses au milieu desquelles nous devons nous frayer un chemin pour escalader les cratères secondaires et arriver aux refuges.

Aujourd’hui nous reprenons la mer direction l’Ilot de Tromelin ou nous devrions arriver dans 5 ou 6 jours pour une dernière escale qui s’annonce aussi passionnante.

Denis Lazat


Les voyageurs

Astronomie, climatologie, météorologie, glaciologie, géologie, sismologie, biologie (marine), microbiologie, ornithologie, algologie, archéologie, etc : les raisons d’aller là-bas ne manquent pas.

Depuis 1772, elles ont bien changé : ce n’est que depuis quelques décennies que les scientifiques ont pris la succession des navigateurs, des explorateurs des âges héroïques, des chasseurs ˗ baleiniers, phoquiers ˗, que suivirent les cartographes, les militaires, les pêcheurs, les entrepreneurs…

A bord du Marion, on trouve donc principalement, hormis le commandant et son équipage, des scientifiques : administrés et équipés par les TAAF, leurs travaux conduits par des organismes aux sigles prestigieux (l’IPEV, le CNES, le CNRS…), les bases sont dédiées à ces chercheurs issus de nos organismes et laboratoires les plus éminents. Il advient cependant que l’on élargisse leur communauté à ceux qu’on nomme parfois les passagers (mais tels sont, de fait, tous ceux qui sont à bord), ou bien (quoique sans malice) les touristes : mais à ce mot, désormais communément encombré d’une connotation dépréciative ˗ entre mollesse du dilettante et incompétence de l’amateur ˗ devrait être préféré, dans un souci de neutralité au sein de cette communauté agrégée par la science et la technique, celui de voyageur. Car si, selon le Robert, le touriste est celui qui voyage pour son plaisir, que faire du plaisir parfois avoué, occasionnellement secret, qui anime chacun de ceux ˗ scientifiques et administrateurs, touristes, navigateurs et techniciens, personnel de bord ˗ qui font le choix d’embarquer ? Ici, tous sont des voyageurs.

Kerguelen et ses hommes, Cook dans leur sillage, coururent les mers toujours plus avant vers le Sud, aimantés par leur recherche de ces terrae incognitae, lesquelles, désormais explorées en tous sens, nommées, analysées, inventoriées, continuent pourtant de nous fasciner. La solitude de ces îles, leur éloignement de toute terre habitée, la dureté des mers qu’il convient de traverser pour, comme on disait naguère, en avoir connaissance, l’extraordinaire singularité de leurs habitants marins et ailés, l’impossibilité de s’y rendre autrement que par mer sont autant de motifs qui leur ont conservé cette note mystérieuse qui perdure, à l’heure où depuis longtemps, partout ailleurs, les distances sont abolies. Et les distances appartiennent aux voyageurs.

C’est aussi par l’errance des hommes dans leurs parages aux contours incertains, dans cette blancheur éblouissante, sans commencement ni fin, où se dissolvent tous les repères, qu’Edgar Poe situe le terme énigmatique de son unique roman, apparemment inachevé, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Faut-il s’étonner de ce que Jules Verne en ait pris la suite dans son Sphinx des glaces, avec la dérive hantée de la goélette « Halbrane » ? Ce n’est pas par hasard que tous deux passent par Kerguelen, que Melville ne nomme pas, mais qui ferait un théâtre parfait pour accueillir le « Pequod » à la poursuite de la blancheur obsédante de Moby Dick : les parages austraux sont idéaux pour accueillir les mythes.

Au début du XXème siècle, Raymond Rallier du Baty est parti vers les Kerguelen, pourtant découvertes cent trente-cinq ans plus tôt, en pur explorateur : sans autre raison que son désir d’aller là-bas, alors que diverses tentatives d’exploitation avaient déjà été faites, sans lendemain, par les baleiniers, les phoquiers, les éleveurs. Il n’avance aucun prétexte, et s’il embarqua tout de même sur son modeste « J-B. Charcot » quelque 300 barils démontés, c’était parce qu’il n’avait trouvé pour payer au terme du voyage les quatre marins de son équipage, recrutés sur sa promesse, d’autre moyen que de faire de l’huile d’éléphant de mer ˗ une chasse dont il n’avait ni connaissance ni expérience, et qui vaut au lecteur quelques pages épiques ˗. Parvenu en Tasmanie, il vendit l’huile et le bateau, paya les matelots et s’en revint en France les poches à peu près vides. Quelques années passent, qui lui permettent de se remettre en fonds, et le voilà reparti, toujours vers Kerguelen. C’est à lui que l’on doit les noms de bien des anses, golfes et pointes, et les premières cartes fiables.

Aujourd’hui, il y a le Marion-Dufresne, les bases, l’hélicoptère, la VHF : mais dans les cabanes à la fin du jour, le mythe est le plus fort. Il reste dans les voyages qu’on fait là-bas un peu de l’aventure de Rallier du Baty, et dans l’esprit du lecteur de nos récits, sans doute, le souvenir de Jules Verne, l’auteur des « Voyages extraordinaires ». Dans les terres australes, nous sommes tous des voyageurs.

Daniel Baillon

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Pleine lune sur Amsterdam

© Daniel Baillon


S 32° 04’ E 068° 36’

Notre lente remontée vers la Réunion se poursuit. Beau temps, du soleil, 15 nœuds de vent, la mer belle. Dans la journée d’hier l’eau et l’air sont repassés tous deux au-dessus de 20 degrés.

Sur le Marion Dufresne, le quotidien a repris ses allures de voyage en cargo… On passe toujours du pont à la passerelle, aux cabines, aux coursives, à la salle à manger, et l’on recommence… Mais l’atmosphère a bien changé !

En trois étapes trop courtes le bateau s’est vidé de son contingent de scientifiques qui les uns après les autres ont débarqué dans les iles pour aller remplir leurs missions. Il ne reste plus à bord que l’équipage, les passagers, et les officiels qui nous accompagnent : le directeur de la Réserve naturelle des TAAF, le directeur de l’IPEV et la délégation de l’UICN qui doit faire son rapport sur la candidature des Terres Australes à l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Mais il y a aussi des nouveaux, moins nombreux que ceux qui ont débarqué : ceux qui nous ont rejoint aux escales. Ceux-là quittent les îles. Pour eux le Marion Dufresne est un sas de décompression entre
leur vie sur les bases et leur vie d’après. Plus réservés, plus émus, ils socialisent moins, restent entre eux, se réconfortent comme ils peuvent. Ils ont vécu des moments forts. Ils sont heureux de rentrer mais l’année qu’ils ont vécu aux confins du monde a passé trop vite. Ils savent qu’ils vont devoir se confronter au principe de réalité qui les attend dès qu’ils vont débarquer. Les militaires vont enchaîner sur de nouvelles affectations. Les Volontaires du Service Civil ou de l’Aide Technique eux vont devoir s’insérer dans la vie active en ayant vécu un an d’une expérience incroyable… Mais avec des passions et des spécialités qui vont quand même rendre leur reconversion… disons délicate : ils sont botanistes, ornithologues, garde-chasses, entomologistes. Pendant un an ils ont vécu la vie passionnée des scientifiques : ils ont suivi des protocoles et ont enchaîné les manipulations diverses : ils ont bagué des oiseaux, posé des balises sur des albatros, des otaries et des éléphants de mer, étudié le comportement et les vocalises des manchots ou la biologie des moules, lutté contre les espèces introduites par l’homme ou réhabilité des arbustes rares au bord de l’extinction, pépiniéristes du bout du monde.

Ils ont défendu des milieux naturels rudes, des écosystèmes improbables. Sentinelles pour la planète, ils cherchent à alerter le monde sur les effets du réchauffement climatique. Ils ont mesuré le mercure
et le Co2 dans l’air que nous respirons. Ils ont tracé des droites de régression linéaires invariablement orientées vers le haut ! Ils ont partagé leurs données avec d’autres scientifiques qui comme eux essaieront d’alerter et qui comme eux, vous diront les épaules basses qu’ils ont utilisé pour leurs graphiques des échelles logarithmiques, parce que sinon les courbes sortiraient de la feuille et seraient illisibles… Et que presque toutes sont la conséquence de ce que l’homme fait subir à la planète.

Tous le referaient s’ils le pouvaient. Presque tous voudraient repartir. Ils rêvent de terres plus extrêmes encore. De l’Arctique ou de l’Antarctique. Ils voudraient retourner à leur combat pour la biodiversité, la propreté, les milieux naturels en danger, le climat. Depuis que la terre est terre, elle a connu bien des réchauffements et des périodes glaciaires, mais jamais réchauffement ni glaciation n’ont été aussi rapides, jamais ils n’ont été la conséquence directe de l’activité humaine. En 50 ans notre planète a vu sa température moyenne augmenter de 1 degré. La dernière fois qu’un tel changement s’était produit, cela avait pris environ 20,000 ans ! Mais personne ou presque ne cède au pessimisme ! Tous veulent croire encore que la sagesse finira par prévaloir. Et tous se passionnent pour de nouveaux projets qui permettront de mieux comprendre notre monde, et tous espèrent que ce sera pour arrêter de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Dans le monde entier des glaciologues se mobilisent sur le projet Ice Memory : des Suisses, des Français, des Russes, des Chinois, des Argentins, des Canadiens… Le projet Ice Memory, dans une démarche similaire à celle de la banque mondiale de graines que la Norvège a décidé d’héberger au Svalbard, doit permettre de conserver en antarctique des carottes de glace prélevées sur des glaciers aux quatre coins de la planète avant qu’ils ne disparaissent tous. Il s’agit de les conserver intactes, biens communs de l’humanité, pour que les scientifiques de demain, dans 50, 100, 200 ans, puisse les analyser en utilisant des techniques qui n’existent pas encore…
Tiens d’ailleurs, voilà l’occasion de pousser un petit cocorico. C’est un glaciologue Français, Claude Lorius qui en 1957 en prenant l’apéro avec ses collègues un jour sur la base de Dumont D’Urville en
Antarctique, s’est aperçu que les glaçons qu’il mettait dans son pastis faisaient en fondant de minuscules bulles. Et c’est lui qui s’est dit que l’air contenu dans ces bulles devait avoir le même age
que le glaçon. En creusant la glace suffisamment il devait donc être possible de trouver de l’air emprisonné là depuis des centaines, des milliers d’années. Et il s’est dit qu’en analysant cet air, on pourrait étudier la composition de l’atmosphère sur des dizaines de millier d’années. On ne dira jamais assez l’importance de l’apéro !

Je vous laisse sur ces considérations alcolo-politico-philosophiques.

Denis


Note sur la marcophilie

Il n’y a plus grand monde aujourd’hui qui s’intéresse à la philatélie. Sauf à bord du Marion.

C’est que les TAAF, avec leur statut à part de TOM, ont le privilège d’émettre leurs propres timbres. L’administration des terres australes reçoit ainsi chaque année de nombreux courriers, que les collectionneurs souhaitent faire tamponner à bord du Marion-Dufresne II à la veille des escales dans chacun des districts, où les plis seront oblitérés, puis réembarqués avant expédition vers leurs destinataires à l’issue de la rotation.

Tamponner ? Cela veut dire apposer des tampons. Car si la philatélie, qui porte sur les timbres, est certainement un art subtil en soi, source d’utiles connaissances et de joies d’esthètes, elle comporte une branche adjacente familière aux seuls initiés : la marcophilie, qui est la passion pour les marques que portent les envois postaux. Ces marques, bien loin d’être cantonnées aux seules mentions « N’habite pas à l’adresse indiquée » ou bien « Retour à l’envoyeur », sont de nature fort diverse.

Car chacun, à bord du bateau et dans les districts, est habilité à apposer son cachet… à condition d’en posséder un, d’où l’utilité pour les générations de voyageurs à venir de la présente note. Tous sont concernés :

  • il y a d’abord les cachets réglementaires : celui du bateau, suivi de celui du commandant assorti de sa signature, de la griffe postale « Courrier posté à bord / Posted at sea », et sur certains courriers affranchis en timbres autres que ceux du pays de l’escale, la griffe postale « Paquebot »
  • viennent ensuite, de préférence au recto de l’enveloppe, les cachets non réglementairement obligatoires : préfet des TAAF, secrétaire général du territoire, VIP divers (ministres, sénateurs, députés…) s’ils sont présents à bord ;
  • suivent au verso de l’enveloppe, les cachets éventuels de l’opération portuaire, de la compagnie d’hélicoptères, du médecin du bord, des officiers du navire (chef mécanicien, second capitaine…) et aussi, éventuellement, des hivernants en transit, ou des personnels divers…

On imagine sans peine l’enveloppe chargée qui résulte de cet exercice, accompli lors d’un rituel immuable qu’il nous faut maintenant décrire.

La veille de l’escale dans chacun des districts, à l’heure dite, tous se rassemblent autour de la grande table du PC Sciences, au pont G du navire ; l’OPEA (Officier Portuaire des Expéditions Australes, personnage clef dans la vie du bord) apporte alors, préparés dans divers cartons soigneusement étiquetés, les plis du jour, qui sont présentés un à un aux trois premiers tamponneurs : celui du bateau, celui du commandant, qu’il va signer, et celui du « Courrier posté à bord / Posted at sea » ; viennent ensuite tous les autres, d’abord ceux du recto, puis, dans une joyeuse confusion à l’autre bout de la table, ceux du verso ˗ ceux du moins qui disposent d’un cachet, car il semble que l’information préalable à l’embarquement, indispensable pour la conception graphique et la réalisation du tampon, soit inégalement répartie. La pérennité ou non de la trace laissée lors de son passage à bord du légendaire Marion et en terres australes est à ce prix.

Veut-on avoir son cachet, qu’il faut donc le prévoir : le dessiner ou le faire dessiner selon son goût avant le départ, mais avec grand soin car il servira l’image de son propriétaire tout au long de sa mission. Vaste est l’étendue stylistique des polices employées et des illustrations dont elles sont assorties, en lien naturellement avec l’emploi de chacun ; plus étroite, cependant, la gamme thématique qui fournit l’iconographie, où manchots, otaries et albatros figurent en bonne place. Un humour léger et allusif, témoignant de l’attachement à sa mission, à la science et aux districts, est certainement bienvenu, et même souhaité par les TAAF, qui savent veiller à leur image.

Les enveloppes passent ainsi successivement entre les mains des uns et des autres afin d’être marquées… pour autant que leur format le permette. Les cachets sont apposés soit aux endroits précis qu’imposent certains marcophiles sourcilleux (lesquels indiquent au crayon les emplacements souhaités, et non souhaités), soit au hasard, pour une composition collective qui fluctue selon la concentration des uns et des autres et le sens esthétique de chacun. D’occasionnels recouvrements ne sont pas à exclure, mais le voisinage immédiat du timbre doit rester réservé à l’oblitération, et le coin recto en bas à gauche aux coordonnées en latitude et longitude qui seront apposées par les districts.

On voit au fil de l’exercice passer la gamme étendue des timbres des terres australes, dont l’administration tire au demeurant de cette activité des revenus substantiels. Ce sont de belles réussites plastiques, réalisées le plus souvent en taille douce par des artistes graveurs de talent. Ils illustrent l’histoire des bases et la géographie des TAAF, les navires d’hier et d’aujourd’hui, les missions scientifiques, la botanique, les oiseaux, les animaux marins… Autour de la table, sous le regard des spectateurs assez nombreux qui n’ont pu y prendre place, on s’extasie lorsque défilent les plus beaux timbres, on commente les autres, on reconnaît son propre courrier au passage, on s’apostrophe dans une atmosphère joyeuse rythmée par les coups de tampon, chacun y allant de son anecdote ou, pour les (vrais) philatélistes, de leur récrimination lorsque untel a, sacrilège ! détaché le timbre de sa planche faute d’une place suffisante sur l’enveloppe. Après la séance du courrier proprement dite, qui peut durer jusqu’à une heure et demie, viennent les carnets des voyageurs, les livres et cartes des terres australes, de simples feuilles parfois, celles de passagers imprévoyants subitement devenus philatélistes / marcophiles, la beauté des timbres et la singularité des cachets constituant l’un des beaux souvenirs à rapporter du voyage.

Cependant, les précieux plis sont emportés et placés en lieu sûr. Ils seront rituellement les premiers à débarquer par l’hélicoptère lors de l’escale dans chacun des districts afin d’être oblitérés par la gérance postale locale, avant de remonter sur le Marion d’où ils ne seront débarqués qu’à la Réunion. Ainsi n’arriveront-t-ils qu’après le retour des passagers. Mais qu’importe : le temps ne manquera pas pour évoquer les souvenirs, avec l’aide, pour les mémoires défaillantes, du riche site internet des marcophiles des TAAF. Et oui, il existe !

M. & D. Baillon

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séance de philatélie

© Daniel Baillon


L’occupation des sols

La science est aujourd’hui partout sur les terres australes françaises ; même, elle s’y trouve à peu près seule ─ plus d’agriculture, plus d’élevage, plus d’huile de phoque, ni de baleine, tout juste la visite sporadique de quelques bateaux de pêche (légine à KER, langouste à AMS) venus faire le plein de gasoil auprès des bases, par commodité, sans s’arrêter davantage. La science, donc.

Mais la science ici ne sert pas qu’à la science.

C’est à Gracie Delépine que nous devons une fois encore une indication précieuse. En préambule à son analyse des prises de possession des îles, elle cite le juriste suisse Emer de Vattel, auteur de Le Droit des gens ou principes de la loi naturelle (1758), dont le chapitre XVIII traite De l’établissement d’une nation dans un pays : comment une nation s’approprie un pays désert.

« Tous les hommes ont un droit égal aux choses qui ne sont point encore tombées dans la propriété de quelqu’un. Et ces choses-là appartiennent au premier occupant. Lors donc qu’une nation trouve un pays inhabité et sans maître, elle peut légitimement s’en emparer. […]

« Mais c’est une question de savoir si une nation peut s’approprier ainsi, par une simple prise de possession, des pays qu’elle n’occupe pas réellement, et s’en réserver de cette manière beaucoup plus qu’elle n’est capable de peupler et de cultiver. Il n’est pas difficile de décider qu’une pareille prétention serait absolument contraire au droit naturel, et opposée aux vues de la nature qui, destinant toute la terre aux besoins des hommes en général, ne donne à chaque peuple le droit de s’approprier un pays, que pour les usages qu’elle en tire, et non pour empêcher que d’autres en profitent. Le Droit des gens ne reconnaîtra la propriété et la souveraineté d’une nation que sur les pays vides qu’elle aura occupés réellement et de fait, dans lesquels elle aura formé un établissement, ou dont elle tirera un usage actuel. »

Il s’agit donc bien, une fois déclarée la prise de possession, de la faire suivre d’un établissement assurant une présence continue et visible. Ainsi la France dut-elle, devant diverses prétentions britanniques et australiennes sur les îles Kerguelen dans les années 1890, effectuer en 1893 une prise de possession dans les formes, aussitôt suivie d’une concession d’exploitation aux frères Bossière ─ ce qui n’empêcha nullement ces derniers de sous-concéder temporairement certains territoires à d’autres, phoquiers Norvégiens et baleiniers de Nantucket par exemple, peu importe, pourvu qu’il y eût quelqu’un. De même, Saint-Paul et Amsterdam furent concédés à un certain Camin, entrepreneur de pêche de la Réunion, avec l’appui d’un détachement d’une douzaine d’hommes d’infanterie de marine.

Aujourd’hui que toute activité économique directe a disparu sur les îles, c’est au tour de la science d’occuper les sols. Par-delà l’intérêt disciplinaire des travaux des chercheurs, évident dans une zone de la planète si reculée, et donc largement préservée, les scientifiques sont aussi, tout simplement, là. Plus nombreux en été, leur communauté réduite à un petit noyau à la mauvaise saison, ils restent bien présents en tous temps, dans les baraques colorées joliment réparties sur les bases de part et d’autre d’avenues centrales rythmées par les mâts (jusqu’à trois sont alignés à Amsterdam !) au haut desquels flotte gaiement dans la bourrasque notre drapeau national. Et comme aux premiers jours, l’armée est toujours à leurs côtés pour assurer les prestations techniques et d’entretien des bases : l’armée de terre pour les infrastructures et la logistique, l’armée de l’air pour les transmissions, la marine pour la production et la distribution d’énergie.

Ainsi la nécessité de l’occupation des sols entre-t-elle en heureuse conjonction avec les besoins de la science à l’heure où les questions climatiques se font préoccupantes comme jamais.

Accessoirement, l’occupation des terres, subordonnée aux sévères contraintes environnementales des îles et à la stricte économie des besoins des hivernants, vient-elle rappeler le principe de cette loi naturelle chère à Rousseau et aux philosophes des Lumières qu’invoque Emer de Vattel, notre théoricien de l’occupation : celui de l’articulation directe de la possession sur la jouissance. Car il ne convient pas, citons-le à nouveau, que revienne à quiconque davantage que ce dont il a la capacité d’user par lui-même : « La nature […] ne donne à chaque peuple le droit de s’approprier un pays, que pour les usages qu’elle en tire, et non pour empêcher que d’autres en profitent ». Un message qu’un voyage dans les TAAF vient utilement rappeler, aux confins d’un monde mené par des valeurs assez différentes.

Daniel Baillon

PS : et un salut à l’excellent Jean Echenoz, auquel il nous a fallu emprunter son titre : pas le choix !

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Couleurs à Amsterdam

© Daniel Baillon


Tromelin

Au terme du périple dans le Sud lointain, avant d’aborder à nouveau à la Réunion, il arrive que le Marion fasse un détour par l’île de Tromelin, anciennement l’île de Sable.

Cette émergence volcanique couverte de débris coralliens, longue de 1,6 km pour une surface de 1 km² culminant à une altitude de 7 mètres, est essentiellement connue par le naufrage de « L’Utile », flûte de la Compagnie des Indes orientales qui vint se briser sur ses récifs le 31 juillet 1761. Outre un film et divers récits documentaires, une bande dessinée de Sylvain Savoia rend compte de l’histoire de son équipage, qui, réfugié sur l’île, parvint à s’échapper en construisant une embarcation de fortune avec les restes du navire échoué, abandonnant à son sort sa « cargaison » clandestine : quelque 70 esclaves, dont 7 seulement, plus un bébé, survivaient lorsqu’aborda, quinze années plus tard, la corvette « La Dauphine » que commandait l’enseigne de vaisseau Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin…

L’île est depuis lors une possession française, mais, à la différence des terres australes et comme souvent avec les Îles Eparses, elle fait l’objet d’un contentieux, en l’occurrence avec Maurice. Ainsi est-elle occupée en permanence par trois ou quatre personnes, ornithologues de la réserve et personnel technique militaire, qui ont pris la relève de la station météo aujourd’hui automatisée.

Sans arbres si l’on excepte quelques palmiers proches des modestes constructions de la base, presque sans ombre, couverte de veloutiers, arbustes bas dans lesquels nichent des milliers d’oiseaux, l’île est une fournaise battue par les vents, ceinturée de plages de paradis que baignent des eaux turquoise traîtreusement traversées de courants redoutables, lesquels interdisent la plupart du temps, comme si les requins bouledogues qui croisent en nombre dans les parages n’y suffisaient pas, la baignade de l’humain accablé perdu là.

On s’attend en arrivant à trouver un lieu vide, encore chargé de l’histoire tragique de « L’Utile » et des cinq ou six autres vaisseaux qui sombrèrent dans ses parages maléfiques au cours des siècles passés. Et bien, curieusement, non.

Pour nous, l’esprit a été diverti d’abord par la cérémonie du lever des couleurs, auquel procède au pied du mât, selon le strict usage militaire, le lieutenant-colonel qui accompagne avec notre petite troupe la nouvelle préfète, administratrice supérieure des TAAF. Recueillement et garde à vous dans la moiteur au bout du monde, l’ambiance est un peu irréelle, légèrement désuète. Plane même une sorte de nostalgie. Pour finir, tous ensemble nous entonnons la Marseillaise.

Puis, en route pour la découverte de l’île au long d’un chemin qui serpente d’abord entre ses jolies bordures de corail, parmi les oiseaux : fous élégants avec leur progéniture duveteuse, ils regardent passer les importuns sans autrement s’émouvoir.

Tout ici baigne dans une évidence solaire, dans un espace étroit qui ne peut, une fois parcouru après une petite heure de marche, que revenir sur lui-même. Il faut faire effort pour songer aux infortunés naufragés, imaginer leurs années passées là, sans ressources apparentes, dans cette terre vide, pur espace flottant dans l’éblouissement du soleil où se confondent les heures, les jours et les années. Et l’on se trouve tout surpris en longeant la côte au nord-ouest de découvrir, émergeant de l’écume, la trace tangible de l’ancre de « L’Utile », que bat le ressac depuis deux cent cinquante-sept ans ; surpris encore par le rappel à l’histoire venu de notre guide lorsque sur le chemin du retour vers l’ombre accueillante de la base, il signale l’emplacement des récentes fouilles archéologiques, désormais refermées, qui mirent en évidence les lieux où vécurent les esclaves abandonnés.

Tromelin, qui ressemble tant à un paradis tropical, n’émerge pas d’un rêve comme les Australes : tout ici est immédiatement visible, donné, puis perdu aussitôt que parcouru. Elle est une promesse refusée, qui impose sa loi propre loin des attentes, aux antipodes de nos désirs. Anodine et dominatrice, elle n’appartient ni à l’histoire, ni à la géographie, ni aux hommes : seulement à ses hôtes les oiseaux : fous masqués, fous à pieds rouges, sternes, noddis bruns, dont la population innombrable interdit aussi bien l’arrivée des avions (mais la piste d’atterrissage existe toujours) que le passage de l’hélicoptère en-dehors d’une étroite fenêtre temporelle, entre 11 et 16 heures.

Tromelin est un lieu improbable, qui ne semble pas avoir d’autre fin que de dissoudre nos repères, et nos valeurs, comme une invitation à la méditation sur la vanité des divertissements du monde. Aujourd’hui, le fidèle Marion Dufresne n’oublie pas de relever, toutes les six semaines, les anachorètes que la République y a délégués. Les « hivernants » quittent alors, songeurs, leurs cellules austères.

Daniel Baillon

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A Tromelin

© Daniel Baillon


S 15° 53’ E 054° 31’ Tromelin.

Dernière escale !

Depuis que nous avons quitté les quarantièmes, l’air et l’eau ont tiédi peu à
peu. A bord du Marion le chauffage dont nous avions besoin dans le grand sud
est redevenu air conditionné.

Nous avons passé le tropique du Capricorne une nuit sans nous en
apercevoir, et continuant notre escalade vers l’équateur nous sommes
presque venus au petit matin poser le nez du bateau sur une plage de corail
blanchi : Tromelin.

Difficile de dire exactement ce qu’est Tromelin. Pas vraiment une île. Un bout
de terre ? Un Ilot ? Un atoll corallien ? Un récif ? A peine un banc de sable.
D’ailleurs avant d’adopter "Tromelin", la toponymie avait retenu "l’Ile des
Sables". Pourtant aujourd’hui la carte du SHOM indique "Ile Tromelin". Va pour
île, donc !

Nous ne sommes plus dans les terres australes. Techniquement Tromelin
fait parti du groupe des "Iles Éparses", ces territoires Français éparpillés
autour de Madagascar un peu partout, ici et là, surtout dans le canal du
Mozambique. La nuit nous pouvons toujours voir la Croix du sud, mais elle est
désormais bien basse sur l’horizon.

Nous descendons à terre. La préfète des TAAF, qui vient juste de prendre ses
fonctions, est à bord du Marion Dufresne depuis deux jours. Elle nous
accompagne en uniforme blanc impeccable. Du fait de sa présence, nous commençons
comme il se doit la visite de l’île par une cérémonie de lever des couleurs.
Nous sommes une quinzaine : quelques militaires, quelques représentants des TAAF,
notre groupe de voyageurs et tous les résidents permanents de Tromelin au grand
complet ! Ils sont trois : un militaire chargé du maintient des infrastructures
qui fait aussi office de mécanicien, un ornithologue et une infirmière.

Le militaire présent le plus gradé préside la cérémonie. Chacun se raidit
légèrement dans un garde-à-vous approximatif, et tandis que s’élèvent dans le
ciel pur le drapeau français et celui des Terres Australes, nous entonnons une
Marseillaise à capella. Sans musique, le rythme est lent, les voix graves, les
paroles claires. Les phrases tombent brusquement comme dans les chants de
légionnaires. La préfète exécute un beau salut militaire, et ma foi le tout a
une certaine allure.

Sitôt la cérémonie terminée, nous partons avec l’ornitho pour explorer l’ile.
Il faut dire que depuis que les rats ont été éradiqués avec succès en 2005, les
populations d’oiseaux ont repris leurs droits.

Ici les veloutiers verts et soyeux qui tapissent le sol abritent les nids des
des fous à pieds rouges, des fous masqués, des nodis bruns. Les
plus étonnants sont ces petites sternes toutes blanches qui ne nichent pas.
Elles déposent juste leur œuf en équilibre sur la fourche d’une branche
d’arbre, puis le couvent à moitié et le surveillent de loin jusqu’à l’éclosion.
Les plus élégants sont les Paille-en-Queue, qui laissent trainer derrière eux
quelques longues plûmes. Elles sont soit noires, soit rouges vif. Les Paille-
en-Queues sont aux mers du sud ce que l’oiseau-lyre est à nos contrées.

Puis il est temps d’aller faire un petit tour sur la plage. C’est le royaume
des tortues vertes et des Bernard l’Hermite. Mais ce n’est pas eux que nous
sommes venus voir. Aux heures les plus chaudes de la journée, la plage est
déserte sous le soleil abrupt.

Trouvant notre chemin à travers des cratères de sable, grands comme des trous
d’obus, laissés par les tortues lorsqu’elles viennent pondre, nous arrivons au
bord de l’eau sur la côte ouest. Là, à quelques brasses des rouleaux turquoises
qui s’écroulent bruyamment sur la grève de corail mort, nous apercevons
immédiatement ce que nous sommes venus voir : l’ancre de l’Utile.

Il s’agit d’une ancre dont une des branches dépasse de la surface. Battue par
les vagues, défiante et rouillée, elle nous montre l’endroit exact ou le 31
Juillet 1761 un navire a fait naufrage. Filant plein est par une nuit sans lune,
le pilote n’a vu l’ilot que trop tard. L’Utile a été précipitée à la
côte dans la nuit noire. Au matin il s’était déjà disloqué. C’était une flute
de 45 mètres environ, fine et rapide, qui emmenait vers l’Ile de France
(aujourd’hui l’Ile Maurice) une cargaison d’esclaves malgaches.

Dès qu’il fait jour, les survivants s’organisent. L’équipage et environ 80
esclaves qui n’ont pas péri noyés récupèrent tout ce qui peut être sauvé :
vivres, outils, vêtements. Avec du bois et quelques espars échoué sur la plage,
on construit une embarcation de fortune, mais tout le monde ne peut pas y
prendre place. C’est donc l’équipage de l’Utile seul qui embarque à bord de la
chaloupe au milieu d’un silence pesant. Ils abandonnent les esclaves, leurs
laissant quand même un peu de nourriture. Ils voguent vers l’Ile de France,
promettant de revenir bientôt chercher les malheureux esclaves abandonnés à leur
sort sur l’Ile des Sables.

Nous sommes en 1761. Le commerce de l’ébène bat on plein. L’esclavage ne sera
aboli qu’en 1848. Rien d’illégal donc… sauf que le commerce des esclaves est
un monopole accordé par le roi à la Compagnie des Indes, et que l’Utile n’a pas
déclaré sa cargaison, car les officiers préféraient se livrer pour leur propre
compte à ce commerce très profitable.

Arrivés à l’île Maurice, l’équipage "oublia" de parler de la cargaison illicite
qui avait été abandonnée. Quelques années plus tard, un navire de passage
découvrant qu’il y avait de la vie sur l’ile tenta d’y débarquer. Mais en vain.
Le canot mis à l’eau se retourna à l’approche du rivage. Certains de ses
occupants périrent aussi. Finalement une véritable expédition de sauvetage ne
fut montée qu’en 1776 ! Quinze années après le naufrage de l’Utile, le Chevalier
de Tromelin réussit enfin à prendre pieds sur l’île. Seuls sept malgaches
avaient survécu, ainsi qu’un enfant de huit mois.

Le Chevalier de Tromelin les ramena à l’île de France ou ils furent affranchis.
Certes il ne s’agit pas là d’une des pages les plus glorieuses de l’histoire des
colonies. Cela n’empêche : L’Utile fut, bien longtemps après cette histoire, un
prénom très usité à Madagascar. Il n’est plus très en vogue aujourd’hui !

Denis Lazat


Revoir les TAAF après plus de 40 ans d’absence

Poser un pied aux TAAF pour une campagne d’été ou un hivernage vous expose au risque d’attraper un virus spécifique (non pathogène) de ces contrées perdues et attachantes. Si ce n’est pas viral c’est peut-être une sorte d’addiction ou un phénomène d’épigénétique qui active un gène particulier en rapport avec la nature à l’état brut et le goût pour l’isolement. Toujours est-il que ces moments exceptionnels ne vous quittent plus et font partie de votre vie : on y pense ; on en parle malgré soi ; on vit avec ; ils vous structurent. Et le rêve, l’envie d’y revenir ne vous quittent plus. Pour moi, revoir ces territoires après plus de 40 années d’absence avait du sens. Mais il fallait réunir les conditions pour participer comme passager à une rotation du Marion-Dufresne. Il fallait aussi participer à la bonne rotation pour avoir le maximum de chance de voir les animaux dans les colonies et novembre m’est apparu comme l’époque optimale. Enfin une conjonction d’évènements personnels et familiaux (multiples changements de dizaines) rendait ce voyage indispensable.
J’ai donc abordé ce voyage avec deux objectifs : le premier est la perspective pour un ornithologue de côtoyer une fois encore tous ces oiseaux, tous ces animaux qui ont réussi à s’adapter à des conditions de vie extrêmes. Le second est de pouvoir observer l’évolution des bases, l’évolution des hommes, l’évolution des territoires et de la biodiversité sans aucune nostalgie mais bien au contraire avec la curiosité et le plaisir d’un œil averti qui revient voir le spectacle. Tout ou presque fut une agréable surprise !

Pour résumer les deux hivernages aux TAAF réalisés dans les années 70, voici une sélection de diapositives qui donnera un aperçu de la vie sur les bases et les activités de terrain réalisées à cette époque.

Thierry Duroselle

1er hivernage à ST Paul & Amsterdam :
Membre de la 23eme mission Amsterdam, resté 15 mois (1972/1973) complétée par 2 séjours à Saint Paul. Activités centrées sur la biologie et la chimique des grandes algues brunes, les laminaires et un appui à l’ornithologue qui travaillait sur l’Otarie d’Amsterdam et sur les oiseaux vivant en grandes colonies (Gorfous sauteurs et Albatros à sourcils noirs).

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Galliéni devant Amsterdam
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Pot d accueil avec langoustes
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Le débarquement à la cale avec la portiere
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La Mare aux éléphants de mer
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La porcherie
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Accès aux falaises d Entrecasteaux
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Vue du haut
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Vue de la colonie d albatros à bec jaune

© Thierry Duroselle

St Paul

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La cabane dans le cratere de St Paul
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Baignade dans la piscine du cratère
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Les pêcheurs du SAPMER au repos dans le cratère

© Thierry Duroselle

2eme hivernage à Crozet :
Membre de la 12eme mission je suis resté 15 mois (1975/1976) à Crozet comme ornithologue travaillant sur le cycle reproducteur, le régime alimentaire des Gorfous dorés (macaroni) et des Gorfous sauteurs.

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La colonie de Manchots royaux
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Grand albatros et son poussin
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Une cabane de l époque faite d un containeur et de toile goudronnée
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Barbecue de mouton de Kerguelen
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Repas de la Mid Winter
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Animation de la soirée concert de Mouskouri en guest star
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Manchot papou au nid avec 2 poussins
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L inaccessible Île de l Est

© Thierry Duroselle