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13 novembre 2015

Journal de bord du Marion Dufresne (OP4-2015)

Suivez au fil de l’eau le journal écrit par les passagers payants embarqués à bord du Marion Dufresne…

Mardi 8 décembre

Un seul mot : Enfin ! Le jour tant attendu est arrivé.

Nous voilà à l’entrée du port. Laissez-passer à récupérer. Sensation de vivre un moment privilégié, réservé à quelques élus…Rencontre avec les autres passagers. Lesquels sont des scientifiques, prêts à s’isoler pendant plusieurs mois ? Lesquels sont des touristes (passagers payants), prêts à vivre un voyage hors du commun ? Chargement des bagages. Volumineux bagages. Il a fallu tout prévoir : des tenues légères, des vêtements chauds, des habits imperméables. C’est comme si nous partions pour un très long voyage qui durerait 4 saisons.

La navette nous conduit au pied du bateau. Embarquement immédiat. Pas le temps de faire connaissance avec le MARION DUFRESNE. Accueil en bas de la passerelle : Anne, notre guide pour cette OP, nous prend en charge.

Affectation des cabines et une ½ heure devant nous pour nous installer avant de tous se retrouver au forum pour la présentation globale du bateau et de ses hommes et femmes d’équipage.

Bien mémoriser où se trouve le forum, lieu de convergence pour tous les passagers, véritable lieu de vie.

Là, le lieutenant en charge de la sécurité nous expose les consignes et nous parle d’abandon du navire avant même qu’il ait quitté le quai !!! Le voyage s’arrêterait donc ici ! Quelle déception !!!
Heureusement, l’atmosphère se détend lorsque nous sommes tous invités à nous déguiser en Casimir (belle combinaison orange fluo qui promet de nous tenir chaud dans les eaux glacées). Cette combinaison pourrait peut-être également servir pour séduire les jeunes femelles manchot pendant la période de reproduction. A essayer !
Après avoir énuméré toutes les consignes et réalisé les exercices de sécurité, l’appareillage peut enfin avoir lieu.

Mais, il manque quelque chose !

Où est l’hélicoptère et son équipage ??? L’OPEA (responsable des OPérations pour les Expéditions Australes - en d’autres termes, le grand chef) nous rassure : nous les récupérerons à la sortie du port. Plusieurs essais d’appontage prévus car c’est la première fois que le pilote participe à une OP.

L’émotion et l’excitation se mêlent. Beaucoup voient se réaliser des mois, voire des années d’attente avant ce départ.
Certains laissent poindre l’inquiétude devant cette nouvelle expérience, qui sera sûrement pleine d’imprévus.
D’autres ne peuvent s’empêcher de regarder en arrière ayant laissé à terre, parfois pour de longs mois, leurs proches. Derniers contacts téléphoniques.
Un autre se balade avec des appareils d’enregistrement, et traque le moindre son (machines, hélicoptère …) pour fournir de la matière à son projet de composition musicale. Lauréat de l’Atelier des Ailleurs, il sera débarqué sur une île pour mener à bien son projet artistique.
Une résidence d’artiste pour le moins originale.

Ensuite, visite rapide du bateau et des endroits stratégiques : forum, bureau de l’OPEA, bloc opératoire, salle de conférence, buanderie, boutiques, salle de sport, passerelle,etc.

Beaucoup de dédales et d’escaliers, un vrai labyrinthe… Première difficulté : retrouver sa cabine au pont F.

Deuxième difficulté : respecter les horaires fixés par l’OPEA à la minute près : apéritif au forum à 18h30 et repas à 19h15. Gare aux retards …. Avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure.

Avant de s’endormir, réviser son alphabet : combien d’escaliers à prendre pour aller du pont E au pont H ? Et pour aller au pont D (comme Docteur) pour le distributeur de médicaments contre le mal de mer, le mal de tête et …. le mal d’amour.

Mercredi 9 décembre

Bonne nuit de sommeil dans des cabines très agréables.
Le MARION DUFRESNE nous berce gentiment, traçant sa route sur une mer peu formée.
Ce bercement est pourtant insidieux et déjà quelques visages montrent des signes de malaise.

Patience ! Il faudra quelques jours pour s’amariner. En attendant, garder en -tête comment se rendre au cabinet médical… au cas où !

Ce sera le grand défi de cette deuxième journée à bord : essayer d’aller d’un point à un autre sans se perdre.

Appropriation de l’espace, de son fonctionnement, de ses us et coutumes. Découverte des recoins. Hésitation devant une porte, un escalier.

La mer est désespérément déserte : pas d’âme qui vive. Aucun bateau, de très rares oiseaux au loin. Les feuilles de comptage des ornithologues restent quasiment vierges.
Le MARION DUFRESNE maintient son cap au 180 °. Rien ne semble pour l’instant pouvoir le dérouter. Il « tombe », telle une araignée le long de son fil, vers les Iles Crozet.

La journée est rythmée par les heures des repas et les projections ou conférences, animées par les scientifiques embarqués.

Pour le fun, un petit tour à la salle de gym. Pas besoin d’encouragement pour pédaler face à la mer.

Ce soir, pot de bienvenue du commandant. L’occasion de faire connaissance avec les scientifiques. Certains font, depuis plusieurs années, des recherches sur des sujets qui semblent complètement improbables pour un non-initié !!!

Jeudi 10 décembre

Le MARION DUFRESNE ronronne doucement. Il a fêté ses 20 ans en cette année 2015.

Après une cure de rajeunissement dans un chantier naval à Dunkerque, il est revenu tout fringant et file droit devant à 15 noeuds. Ses 120 mètres de longueur et ses 4 900 tonnes fendent l’eau.

Ce matin, visite de la passerelle en compagnie du Commandant. Présentation du bateau et de l’équipage. Attention ! Ne pas toucher aux boutons… La passerelle nous reste cependant accessible 24/24.

La mer est calme, un peu de vent (force 3 à 4 beaufort).

La température a perdu 2° depuis hier. Cela devrait s’accélérer dans les prochains jours.
Nous profitons par conséquent des espaces extérieurs, conscients que ces conditions clémentes ne dureront probablement pas.

Le temps s’égrène, rythmé par les conférences animées par les scientifiques du bord.

Le langage des manchots n’a bientôt plus de secret pour nous…

Egalement, plus de secret pour nous, les ponts D à H. Restent encore à découvrir les ponts inférieurs. Demain peut-être.

Vendredi 11 décembre

Aujourd’hui est placé sous le signe de la préparation au débarquement sur l’Ile de Possession (archipel de Crozet). Formation aux premiers secours pour les personnes que nous laisserons à terre, formation sécurité hélicoptère et surtout formation théorique et pratique à la biosécurité.
C’est fou ce que l’on peut trouver au fonds de nos poches, sous nos chaussures ou dans un repli de notre sac à dos. Et pas question d’emporter la moindre graine exotique sur l’île.
Aussi, passage obligé à la salle de biosécurité pour laver et aspirer les vêtements et accessoires que nous emporterons lors de notre débarquement. Ne pas oublier de nettoyer également nos bâtons de marche. Cette nuit, nous franchirons les 40° rugissants.

La fascination de TAAF et le projet commun…

3 jours sont maintenant passés à bord du M/S Marion Dufresne.
Les passagers payants ont eu l’occasion de se connaître, et de se familiariser avec la diversité des autres personnes à bord du bateau.
C’est maintenant certain : pour toutes les 87 personnes à bord - les chercheurs venus de différents pays afin d’approfondir leurs connaissances sur les terrains, les agents TAAF qui s’occupent de la logistique et de la sécurité du transport du bateau ravitailleur et passagers (sans oublier le pilote de l’hélicoptère), les membres de l’équipage de l’armateur CMA CGM et les passagers payants - qui ont parfois dû attendre des années afin d’avoir la chance de participer à une rotation - le projet extraordinaire commun est bien une profonde fascination pour les Terres Australes Antarctiques Françaises, l’’’aventure’’ loin de la civilisation, et des situations imprévisibles…
Le soir, une ambiance festive de ‘fin de la semaine’ au Forum, avec de la musique et les chansons jusqu’à 2 heures du matin…

Samedi 12 décembre

J-1 avant le débarquement. Le soleil se lève dorénavant vers 4 heures 30.
La température a brusquement chuté (10° à 8 heures - 7 ° à 19 heures). La mer est forte. Les accès extérieurs ont été fermés.

Visite des machines. Nous pénétrons dans l’antre du bateau et déambulons au milieu d’un véritable labyrinthe. A notre surprise, pas de chaleur oppressante ni d’odeur de fuel. Le bruit des machines nous oblige à porter un casque. Nous sommes vraiment dans le cœur du bateau avec ses veines et artères qui desservent toutes les fonctions vitales. Quelques chiffres : 3 groupes électrogènes alimentent 2 propulseurs électriques reliés aux hélices. Consommation de fuel environ 1000 l/h. Et pour finir, un tour dans les immenses cales qui accueillent les containers. Une fois vides, ces cales se transforment en terrains de badminton. Il faut bien rompre le quotidien de l’équipage !

Les oiseaux sont plus nombreux autour du bateau annonçant la terre proche et faisant le bonheur des ornithologues.
Le bateau a ralenti sa vitesse (10 nœuds) de façon à atteindre l’archipel de Crozet vers 7 heures demain matin.

Dernière vérification de nos sacs. Dernier coup d’œil au programme du lendemain. Chercher notre nom dans les groupes constitués pour la dépose en hélico.

Dimanche 13 décembre

La nuit est agitée. La mer s’est encore creusée, avec des creux de 7 mètres, du vent force 8 et des pointes à 50 nœuds. Une porte de placard dans la coursive claque toute la nuit à cause du roulis. Heureusement, nous nous sommes amarinés progressivement depuis la Réunion, et personne ne semble malade.

Lorsque nous nous levons, le bateau est devant l’Ile de la Possession, dans l’archipel des Crozet. Il s’approche prudemment pour mouiller dans la Baie du Marin, à quelques encablures de la base Alfred Faure. Les rotations d’hélicoptère commencent à l’heure prévue. Nous devons être prêts à 8 heures 10 et attendre dans la coursive qui mène à la DZ. Enfin, c’est notre tour. Nous entrons dans le hangar, enfilons le gilet de sauvetage. L’hélicoptère revient déjà de sa première rotation. Nous sommes accompagnés à la porte de l’hélicoptère, on nous aide à monter à bord et c’est parti. En une minute nous sommes à la base où nous accueille le chef de district, le Discro.
Lorsque tout notre groupe est réuni devant la Coop, la boutique de la base, nous retrouvons Pierre, un volontaire en service civique, qui nous accompagne à la baie du marin, BDM pour les intimes, par une piste de 1,4 kilomètre. En chemin, il nous parle de la flore et nous présente les plantes endémiques que nous rencontrons. Il est là depuis un mois et restera un an.

Nous arrivons à la BDM, accueillis par les chants des manchots royaux. Ils sont là environ 18 000 couples. Les femelles ont pondu un œuf. Les deux parents se relaient : l’un couve tandis que l’autre est parti en mer pour se nourrir. D’autres adultes sont là pour la mue qui a lieu tous les deux ans. Enfin, des jeunes de l’année précédente n’ont pas encore leur plumage adulte et ne peuvent pas encore partir en mer. Ils dépendent encore de leurs parents.
De jeunes éléphants de mer et des femelles adultes sont couchés au milieu du chemin et sur la plage. Les plus jeunes, ceux de l’année, sont appelés des bonbons. Nous ne voyons pas de pachas, les grands mâles adultes. Ils sont en mer. Notre présence, parfois à quelques dizaines de centimètres ne semble pas déranger la quiétude de ces animaux placides.

Quelques skuas, pétrels et chionis attendent la bonne aubaine. Nous voyons un pétrel géant se saisir d’un poussin, pourtant déjà de belle taille et le dépecer, malgré la présence hostile de manchots tout autour de lui. Pour les manchots qui n’ont pas trouvé leur partenaire, c’est encore le temps des parades de séduction. Il s’agit aussi de mémoriser le chant du partenaire pour le retrouver au retour de la pêche et de s’en souvenir même deux ans plus tard lorsqu’ils reviendront s’accoupler.
A 11 heures 30, nous remontons vers la base. Pierre nous conduit à sa Résidence où le Discro nous souhaite la bienvenue, nous présente l’archipel et la base et nous dit quelques mots sur l’importance stratégique et économique des TAAF.
Le vent souffle parfois par rafales. Nous apprendrons que l’hélicoptère a dû interrompre ses rotations à cause de rafales à 55 nœuds (100 km/h). Nous nous rendons à la Vie Com, le centre de vie de la communauté, pour déjeuner. Il y a en cette saison une quarantaine de résidents. Une vingtaine restera pour hiverner. Nous nous installons autour d’un beau buffet.

Après ce repas, nous visitons le bâtiment scientifique qui regroupe les différents laboratoires. Le labo de biologie marine, celui des ornithologues et celui des spécialistes des manchots, où l’on nous présente les bagues et les transpondeurs qui permettent de les suivre et de les comptabiliser. Nous passons aussi dans le labo des spécialistes d’un petit escargot endémique, le notodiscus hookeri, qui peut avoir une coquille minérale ou organique en fonction du milieu. Les chercheurs y étudient ses déplacements et sa résistance au froid ou au chaud. Il y a là également un spécialiste des lichens dont se nourrissent les escargots. En 3 semaines de présence sur l’île, il a découvert une centaine de lichens différents. Il en a fait des prélèvements qu’il lui faudra identifier.

Nous partons ensuite au Bollard, non loin de la base, accompagnés de deux guides, pour voir les nids des grands albatros. Ils nous expliquent que c’est le début de la période de reproduction. Les mâles sont déjà près des nids et attendent le retour de leur compagne. Les juvéniles ont un plumage foncé, contrairement aux adultes qui sont très clairs. Ils commencent à déployer leurs ailes pour muscler leurs pectoraux, les muscles les plus puissants de leur corps. Ils restent un an au nid avant de pouvoir voler. Lorsqu’ils sont en âge de se reproduire, ils trouvent un partenaire auquel ils resteront fidèles. Ils pourraient vivre 80 ans ! Ils pondent un œuf tous les deux ans, et restent un an pour élever et nourrir leur poussin. Puis ils partent en mer pendant une année au cours de laquelle ils peuvent faire le tour du monde. Ils reviennent ensuite à l’endroit où ils sont nés et où ils retrouvent leur partenaire.

Nous avons suivi, pour aller sur ce site, un petit chemin recouvert d’un caillebotis. Il fait froid, le vent est violent. On imagine les conditions en plein hiver austral ! Par moment les rafales de vent menacent de nous renverser.

Nous revenons à la base où Pierre nous fait visiter un des trois bâtiments de logements. Sa chambre est assez spacieuse et très lumineuse, avec une superbe vue sur la mer. Puis nous visitons l’hôpital, accueillis par le médecin du district. Il bénéficie d’un bureau, d’une salle de consultation, d’une chambre d’hospitalisation, d’une salle d’opération, d’un cabinet dentaire, d’un labo. Nous sommes surpris par la quantité et la qualité du matériel. La majorité de ses interventions concerne la traumatologie, y compris lorsqu’un bateau de pêcheurs se détourne pour un marin blessé. Il y a très peu de pathologie infectieuse, nous dit-on, sauf au passage du Marion Dufresne après lequel sévit une épidémie de « marionite », liée à l’arrivée de virus extérieurs dans ce milieu clos et protégé.

Nous voyons encore la serre, qui a été transformée en solarium. Il y règne une chaleur tropicale. Puis c’est le retour à bord, la tête pleine d’images et de souvenirs.

Lundi 14 décembre

Visite de BUS

C’est l’occasion pour notre groupe de Voyageurs Interdistrict d’une première approche de la vie des gens de terrain avec ce déplacement sur une cabane à la Base Américaine ou Base US ou BUS en langage Crozetain.

Cette fois il nous faut trois minutes d’approche en hélicoptère au lieu d’une minute le jour précédant. Ce vol nous donne l’occasion de survoler une portion de côte avec cavernes et falaises. Nous partageons le plaisir du pilote et son sentiment de liberté.

Nous sommes accueillis par deux personnes de la Réserve Naturelle qui ont été transportées depuis la base Alfred Faure par l’hélicoptère, pour leur éviter les deux heures et demie depuis leur base, qu’ils ont souvent l’occasion de parcourir. Nous sommes sur une plage volcanique de sable noir, couverte de manchots royaux. La cabane d’un beau rose fluo est perchée au-dessus.

A quinze le sentiment de contact avec la nature est fort ; nous pouvons approcher les manchots sans les barrières de la grande manchotière du jour précédent. Ils se sont rassemblés après le départ de l’hélicoptère qui les a un peu forcés à se disperser. Nous entamons une marche de deux à trois heures aller-retour en traversant la rivière. Tout le monde arrive à garder les pieds au sec malgré les trente centimètres d’eau et le courant et à éviter de marcher sur les éléphants de mer qui jonchent le chemin.

La promenade le long de la falaise est aisée malgré quelques dénivelés et le doyen de notre groupe arrive à suivre. Avec ses quatre vingt onze ans il peut rentrer dans le Guinness book des terres australes. Il est sans doute le doyen des Voyageurs Interdistrict à avoir arpenté les terres des TAAF.

Nous arrivons à un lac perché, appelé si l’on peut dire le lac Sans Nom. C’est l’occasion de voir ou revoir de près au sol des grands albatros (ou hurleurs ou royaux), des mâles attendant l’arrivée des femelles et des jeunes s’entraînant au décollage, des chionis aux plumes d’un blanc éclatant, des manchots papous au bec rouge, des gorfous (Manchots) sauteurs avec leur drôle d’aigrette sur le crâne qui leur donne un air un peu grotesque, des pétrels que leur rôle de charognards rendent injustement déplaisants. Sur la plage où nous rebroussons chemin se trouve encore une manchotière. L’île Crozet n’est pas sans raison considérée comme offrant la plus grande population mondiale de manchots royaux.

Au retour nous visitons les installations que nous jugeons « luxueuses » de la cabane. Peut-être que si, comme certains Volontaires du Service Civique, nous devions passer treize mois sur quatorze de présence à Crozet dans de telles cabanes reconsidérerions-nous notre position. Un éléphant de mer trouve un caillebotis posé derrière très confortable pour sa sieste quasi perpétuelle en cette période de mue et un chionis niche en-dessous. Nous sommes tous impressionnés par les étagères pleines de conserves, épices et denrées diverses, mais les cabanes ne sont alimentées qu’une fois par an et elles doivent pouvoir accueillir des groupes de scientifiques plusieurs mois par an.

Après le repas, sandwich arrosé entre autre d’un verre de Bordeaux sympathique et d’un bon café grâce à l’hélicoptère et au soutien logistique du district, nous allons visiter l’emplacement d’un vieux village baleinier. Pas grand-chose à voir si ce n’est la présence d’une famille d’otaries. L’insouciance de certain Voyageur nous permet de réaliser que même les jeunes se déplacent vite et peuvent être rapidement agressifs. Mais nos accompagnants ont l’habitude et savent repousser très vite les animaux.
Au retour à la cabane nous mettons à profit l’heure passée à attendre l’hélicoptère pour s’isoler un peu chacun dans son coin. Il peut ainsi rêver qu’il est seul sur cette plage. Rapidement un manchot plus curieux que les autres viendra nous sortir de notre rêve en nous frôlant voir en picorant nos bottes.

Le bref trajet de retour est silencieux, certains savourant les moments vécus dans la journée et beaucoup pensant à une de nos deux guides qui va nous rejoindre sur le bateau. Elle doit passer sur la base dire au revoir aux gens avec qui elle a vécu une année et nous avons bien senti que cela ne serait pas facile. On ne passe pas impunément une année de sa jeunesse loin de tout entouré d’une trentaine de passionnés de la vie dans les terres australes, au milieu d’une nature contraignante mais attachante. La séparation avec les amis que l’on a su se créer est forcément un déchirement, même si le retour à sa famille et à ses amis de métropole est attendu depuis longtemps.

Mardi 15 décembre

En route vers Kerguelen

Après les émotions de Crozet nous traçons à nouveau notre route sur les eaux des mers du sud. La nuit a été très calme avec un léger roulis pour nous bercer et le temps reste très clément toute la journée. Ceci nous permet de prendre tranquillement contact avec les onze nouveaux embarqués, sans doute un peu mélancoliques, surtout pour les hivernants qui ont passé une année sur place. Ils quittent des amis pour retrouver la famille et les amis qu’ils ont pris le risque de laisser pour une si longue période. Certains nous sont connus car ils nous ont présenté lors de la visite de leur île leurs travaux et leurs laboratoires ou nous ont accompagnés sur le terrain en nous partageant chaleureusement un peu de leur vie d’exilé volontaire.

Cette mélancolie nous gagne aussi, balancés par les eaux.

Elle s’exprime bien dans ce poème de l’Horizon Chimérique de Jean de la Ville de Mirmont :

Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance.
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humains.

A vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.
Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.

Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée,
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux.
Je ne me souviens pas de mes derniers adieux…
O ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée ?

Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles,
Vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.
Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille,
Que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ?

Les hôtes payants que nous sommes sont des observateurs attentifs de cette vie particulière du monde scientifique. Beaucoup se connaissent, se retrouvent au gré des projets. Nous avions l’impression après une semaine d’avoir constitué un groupe chaleureux avec les scientifiques partant en mission, le personnel des TAAF et l’équipage et nous allons devoir élargir notre groupe.

Mercredi 16 décembre

Nous sommes en route vers Kerguelen où nous arriverons dans la soirée.
Les îles nuageuses, prolongement Nord de Kerguelen, seront en vue et ensuite nous longerons la côte Nord pour arriver à Port-Couvreux au petit matin (l île principale de Kerguelen, ou plus sobrement « Ker », fait 140 km de long).

Ce matin, conférence de notre ornithologue néo-zélandais. Il y a peu de scientifiques étrangers sur le Marion et cette journée leur est dédiée.
Colin, c’est son nom, étudie au sujet de Snares island qui est située à 80 milles au Sud de la Tasmanie à la latitude 48°S.

Cette île bénéficie d’une eau à 12 degrés bien qu’elle soit à la même latitude que Ker où l’eau est à 4 degrés.

C’est une île de 3km de long où vivent, entre autres, manchots papous, éléphants de mer de nombreux oiseaux mais aucun mammifère terrestre.

Il faut dire que, dans les autres îles subantarctiques, c’est toujours l’Homme qui est à l’origine de la présence éventuelle de mammifères terrestres (rats à Crozet ; rennes, rats, chats, Bêtes à Longues Oreilles -BLO- à Ker par exemple).

Cet après-midi, Mary Ann , australienne vivant à Hobart, nous présente ses études sur les otaries (fur seal en anglais) et sur leurs migrations : certaine otaries parcourent plusieurs milliers de kms (jusqu’à 16 000) en quelques mois, elles peuvent plonger plusieurs dizaines de minutes à des profondeurs de 300 mètres.

Voilà , le temps que j’écrive ces lignes et nous sommes en vue des îles nuageuses, joli nom n’est ce pas ?

Jeudi 17 décembre

Première vue de très proche des Iles Kerguelen

Ce matin tôt le Marion Dufresne est arrivé devant Port-Couvreux dans la partie Nord des Iles Kerguelen. Le soir passé, les îles n’étaient qu’une silhouette à l’horizon, maintenant elles sont devant nous, ces îles volcaniques avec des couches quasi horizontales de basalte, qui s’élèvent verticalement de quelques cinquantaines de mètres au-dessus d’un cône d’éboulis surplombant le fjord. La géomorphologie ressemble aux basaltes de l’Islande ou des Iles Faeroe dans l’Atlantique Nord.
La couleur de la roche est brune avec une légère teinte verte due aux plantes, moins intense qu’en Europe du Nord.
Il fait beau avec un vent léger d’environ 20 nœuds, sans nuages.

Programme intense de logistique au profit des bases scientifiques

A 5:30 l’hélicoptère est tiré de son hangar, et les pales - démontées à chaque fin de journée avant de ranger la machine au hangar - sont remontées et bloquées par des goupilles.

A 6:13 le premier décollage du programme de ravitaillement de la journée est lancé.
Comme la profondeur de la mer de la baie dépasse les 80 m, le commandant a décidé de ne pas mouiller le bateau, mais d’utiliser le système automatique de positionnement par GPS, qui est capable de maintenir le bateau sur place et en direction avec une précision de +/- 10 m.

Le programme de vol de l’hélicoptère est planifié minute par minute :

  • Mission 1 Lac Bontemps (IPEV) : Sling de 1 cabane, de 2 caisses de bois, de 1 filet de touques pour la base IPEV (Institut Polaire Français Emile Victor) au Lac Bontemps , puis transfert de l’équipe scientifique Talisker de 4 personnes au lac Bontemps.
  • Mission2 Val Travers (IPEV) : Sling de 1 cage palette à Val Travers.
  • Mission 3 Port Elizabeth (IPEV) : Reconnaissance pour une étude d’impact, sling de filet + madriers, 1 fardeau en filet et de 1 module vie IGLOO (fait en Tasmanie..).
    Mission 4 & 4 bis Tombe du soldat Allemand (TAAF) : Reconnaissance aérienne du bassin La Gazelle, repérage de la tombe, dépose pax, plus tard récupération des pax.
    Mission 5 Bassin Gazelle (IPEV) : Récupération du personnel au Port Elizabeth , dépose pax, sling d’une CP2 MD, sling retour de CP 15, récupération personnel au Bassin Gazelle.

Les opérations sont terminées à 14:54, l’hélicoptère a fait environ 6 heures effectives de vol, les 5 missions ont toutes été effectuées avec précision et en conformité avec le planning, en profitant du beau temps.


Composition musique classique

Exposé de Julien, sur la composition musicale contemporaine.
Un professeur engagé et intéressant, parlant d’un sujet très diffèrent des conférences scientifiques des derniers jours.

Session philatélie, OP4 Kerguelen
La vente des timbres postes est un complément important pour le budget de TAAF et les philatélistes sont collectionneurs des enveloppes tamponnées à chaque escale, avec notamment les tampons du commandant du bateau, de l’armateur, du responsable de la réserve naturelle, de la rotation Kerguelen OP4, du médecin du bateau, de l’OPEA, de la coordinatrice touristique, du pilote et du technicien de l’hélicoptère, ainsi que les tampons ‘posté à bord’ et ‘Paquebot’.


Aquarelle de Jean Wiedmer

Vendredi 18 décembre

Le bateau est arrivé à Port-aux-Français au petit matin. Nous entendons l’hélicoptère commencer ses rotations. Des containers sont aussi déchargés sur le chaland pour être conduits à terre. A 9 heures, sac sur le dos et bâtons à la main, nous sommes un groupe de 7 voyageurs, dans la coursive qui mène à la DZ. Nous faisons la connaissance de Jessie et Meggy, nos accompagnateurs pour les deux jours à venir. Jessie est spécialisé dans les mammifères introduits : rennes, chats, BLO (bêtes à longues oreilles, dont le nom est tabou sur un bateau), Meggy est spécialisée dans la flore. Un autre groupe de 6 voyageurs encadré par Anne, Colombe et le médecin sortant du MD, Etienne Bon, se rend à la cabane Jacky que nous rejoindrons demain.

Notre groupe s’envole pour la cabane Laboureur. Le temps est ensoleillé et peu venteux. L’hélicoptère survole un paysage fait d’une multitude d’îles et de fjords qui brillent au soleil. C’est un émerveillement. A voir toutes ces îles, on comprend que cet endroit soit nommé Golfe du Morbihan. Après 8 minutes de vol et un dernier virage serré, l’hélico nous dépose au fond d’un fjord, près de la cabane Laboureur. Les galets sur la berge sont couverts de moules. Nous installons nos sacs et nos provisions à l’intérieur de la spacieuse cabane, sans électricité ni eau : nous grimpons vers la citerne qui surplombe la cabane, elle est vide. La pluie qui tombera pendant la nuit la remplira à moitié pour le groupe qui nous succèdera.

Nous partons en balade en nous promettant de ramasser des moules à notre retour. Nous longeons la côte sur 500 mètres pour visiter une petite colonie de gorfous sauteurs. Nous restons à distance pour les regarder dans leurs nids situés dans des anfractuosités de la roche. Sur notre chemin nous découvrons le squelette d’un renne femelle âgé, puis d’un chat, puis de plusieurs BLO. La nature est rude !
Notre marche nous mène sur les hauteurs. Le paysage est minéral, creusé de canyons au fond desquels brillent des rivières et des fjords. Nous pique-niquons face à ce spectacle grandiose, évoquant à certains les paysages de l’Ouest américain.

De retour à la cabane, la marée est haute, et les moules hors de portée. Il faut se mouiller ! Jessie n’hésite pas à se mettre en slip et à rentrer dans l’eau à 5° jusqu’à la taille pour ramasser quelques pelletées de moules. Chacun s’active à les nettoyer et à préparer le repas. Le champagne est ouvert pour fêter un anniversaire. Les moules sont délicieuses. Le repas aux chandelles se termine par un succulent gâteau surmonté de bougies, très gentille attention de l’équipe du Marion-Dufresne. Nous apprendrons que pendant ce temps, dans la cabane à Jacky, l’autre groupe pêchait trois poissons et les accommodait pour agrémenter son dîner.

Nous éteignons le chauffage radiant et nous installons dans les deux petits dortoirs, heureux de notre journée.

Samedi 19 décembre

A 7 heures 30, les sacs sont faits, le chalet est rangé. Nous attendons l’hélicoptère. La « vac » (vacation radio) nous demande de rester en stand by. Un de nos accompagnateurs reste à côté de la « zézette » (la radio), tandis que nous nous promenons à proximité de la cabane, ou restons en contemplation devant le magnifique spectacle du fjord Laboureur. Un skua attend la bonne aubaine, des cormorans pêchent devant nous, des goélands dominicains planent dans le vent qui se lève. Nous ramassons encore des moules et les nettoyons pour les ramener au bateau pour l’équipage. Tout à coup, en fin de matinée, à l’heure de l’apéritif, nous entendons l’hélicoptère. Nous nous précipitons vers la zone d’atterrissage. Nous apprendrons qu’un incident technique a perturbé le programme et retardé notre départ. L’hélico nous dépose sur le Marion Dufresne pour la séance de bio-sécurité. Il s’agit de nettoyer et aspirer matériel et vêtements pour ne pas disséminer des graines ou des insectes d’un site à l’autre.

Nous repartons vers 13 heures 30, et un vol de 2 ou 3 minutes nous amène à la cabane à Jacky où nous dévorons nos sandwichs. Rassasiés, nous partons, par un vent à décorner les rennes, à l’assaut de la pente caillouteuse derrière la cabane, jusqu’à de belles cascades qui ont bien du mal à couler vers le bas, tant le vent en souffle l’eau. Nous poursuivons sur le plateau. Le paysage est lunaire. Malgré le vent de face, nous rejoignons la cabane. Les étendues de roches volcaniques arides succèdent à des zones de mousses gorgées d’eau où nos bottes sont bien utiles. Jessie prend une canne à pêche et nous le suivons jusqu’à la rivière du Sud, à 200 mètres de là. Ses premiers lancers ramènent des petits ombles qu’il remet à l’eau.

Nous descendons la rivière, très belle dans la lumière du soleil rasant. Les averses succèdent aux éclaircies et nous admirons un arc en ciel parfait. Jessie, notre homme providentiel, sort de l’eau une superbe truite de mer de près de 50 centimètres. De retour à la cabane, d’aucuns réchauffent la paella tandis que d’autres découpent les filets de truites. Nous les dégustons en carpaccio, en apéritif. Nous nous couchons aussitôt après le repas car le réveil est programmé à 5 heures, pour rallier Port-aux-Français à pied, dans la matinée du lendemain.

Pendant ce temps, à la cabane Laboureur, l’autre groupe passe une joyeuse veillée animée par Etienne et Colombe à la guitare.

Dimanche 20 décembre

Petit déjeuner, à l’aube, agrémenté de pain grillé grâce à un toasteur spécial créé pour l’occasion.

Rangement de la cabane et départ pour le retour sur base avec nos affaires sur le dos. Tout droit sur le plateau pour éviter les souilles avant de rejoindre la baie des Pachas.

Mais quel paysage ce plateau ! Nous pouvons nous imaginer sur une autre planète, avançant et luttant contre le vent sur un sol de scories avec des pierres posées qui projettent une ombre blafarde. Il ne manque plus que le petit robot qui viendrait à notre rencontre. En bord de mer : chance des otaries ! Mais qui observe qui : les deux et nous voyons bien qu’elles plongent et ressortent en nous observant.

Arrivés sur base au travers des nombreux éléphants de mer qui encombrent même la chaussée.

Accueil du "Disker", et tout de suite après le repas retour sur notre base : "Le MARDUF".

Départ face à la base au son de la corne de brume qui accentue tristement les adieux.
Et comme dernier cadeau de cette terre lointaine la vision du Mont Ross que l’on perçoit malgré le petit voile de nuage.

Les passagers sur le pont sont sans parole de peur de troubler le silence (hormis le ronron du bateau) offert à nous de ce paysage et de ces couleurs primitives. Plusieurs d’entre nous ressentons cet état de paix intérieur après ce séjour face aux éléments. Point de pensées parasites !

Lundi 21 et Mardi 22 Décembre

En route vers Amsterdam

Après deux nuits à terre il faut recommencer l’amarinage. La longue houle d’ouest sud ouest que nous a laissée la dépression du 19 décembre met l’estomac de certains des voyageurs interdistrict à rude épreuve. Mais nous avons plaisir à retrouver notre chez nous. Pour les embarquant à Kerguelen il y a aussi comme nous l’avons expérimenté à Crozet la tristesse de laisser quelques amis.

Depuis les ponts supérieurs nous pouvons à nouveau apprécier le vol des oiseaux : grands albatros et grands pétrels, albatros fuligineux, prions et bien d’autres. Malgré les conférences et observations à la passerelle avec les ornithologues nous ne les reconnaissons pas tous car nos experts sont restés à Kerguelen pour leurs travaux.

En échange nous avons embarqué une équipe de quatre personnes qui a effectué la traversée de Kerguelen à pied. Ils ont bien souffert la première semaine, mais maintenant affiche un bronzage magnifique après ces semaines de marche.

Egalement parmi les nouveaux passagers une équipe de plongeurs-scientifiques ou scientifiques-plongeurs qui étudient les échinodermes (oursins, étoiles de mer, etc.). Malgré les combinaisons étanches ils ont eu un peu froid mais semblent prêts à plonger à nouveau à Amsterdam. Il faut dire que la température sera nettement plus élevée.

Nous allons profiter des repas pour faire connaissance avec les autres, et ils sont nombreux. La salle à manger est devenue trop petite et deux services sont organisés par le maître d’hôtel.

Les deux journées sont à nouveau rythmées par les conférences et les projections de films. Nous en connaissons un peu plus sur les gastéropodes minuscules de Crozet, la centaine d’espèces de lichens identifiés sur cette île cette année, les otaries. Nous tournons aussi les pages d’histoire des terres australes, avec des photos de Kerguelen il y a quarante ans qui nous semblent familières. Par contre nous sommes choqués par les dégâts faits par l’homme au cours des années précédentes avec l’introduction volontaires ou involontaires d’espèces étrangères animales et végétales. Nous pouvons apprécier le travail fait depuis la création de la Réserve Naturelle des Terres Australes en 2006.

Le médecin du bord nous présente l’organisation médicale des TAAF impressionnante mais qui ne peut pas empêcher un certain nombre de cas tragiques à cause de l’isolement que nous réalisons pleinement maintenant après dix jours de mer.

Nous nous livrons aux exercices devenus classiques maintenant du tamponnage du courrier qui sera enregistré à Amsterdam et de simulation d’abandon de navire. Tout cela se passe dans la bonne humeur surtout que la température est remontée de dix degrés après le passage du front subantarctique. Demain nous nous lèverons tôt pour ceux qui veulent voir Saint Paul vers 4h du matin avant de filer vers Amsterdam.

Mercredi 23 décembre

Le réveil sonne à 4h. Le Marion arrive devant le cratère effondré de l’île St Paul. Le soleil se lève sur l’île qui est une réserve intégrale : impossible d’y descendre ou même de la survoler sans autorisation préfectorale. Aux jumelles, on voit les multiples points blancs des colonies de gorfous qui remontent haut sur la paroi abrupte de l’ancien cratère. L’île s’illumine peu à peu. Des pétrels sont posés sur l’eau autour du bateau. Nous passons un long moment à contempler l’île.

Un peu avant 6h, nous repartons. Le temps est doux et ensoleillé.
Après 3 ou 4 h de navigation, nous arrivons devant la base Martin de Viviès à Amsterdam et les rotations de l’hélicoptère commencent.

Nous sommes surpris par l’aspect coquet de la base. Les pavillons sont bordés de massifs de géraniums et de marguerites en fleurs entre les cyprès (introduits) et les phylicas (endémiques). Quel contraste avec les paysages austères de Crozet et Kerguelen !

Nous sommes accueillis par le DISAMS ; une courte allocution nous souhaite la bienvenue et nous avertit des risques principaux de l’île : les otaries qui peuvent se montrer agressives, le feu, le soleil. Il nous demande aussi d’être économes en eau qui est une denrée rare, l’île étant dépourvue de source, seule l’eau de pluie est récupérée et stockée dans de grandes citernes.

La jetée est couverte d’otaries en rangs serrés. A midi un superbe buffet nous attend à « Skua », le bâtiment de la vie commune. Langoustes, truites de mer et autres poissons de Kerguelen fumés, légine… le buffet de desserts est tout aussi exceptionnel.

Nous partons ensuite avec Julien, Marine et Olivier, les VSC de la réserve naturelle. Nous nous arrêtons au-dessus de la mare aux éléphants pour observer des centaines d’otaries sur la grève (elles seraient 30 000 à Amsterdam). C’est la période de reproduction et nous voyons beaucoup de petits, nés depuis peu et tout noirs. Les mâles reconnaissables à leur houppette sur la tête et à leur grande taille, se constituent un harem. Ils se reproduisent dès l’âge de 7ans et accomplissent un travail épuisant pour défendre leur harem des autres mâles. Ils ne peuvent se nourrir tout ce temps et dépensent beaucoup d’énergie. Après quelques années ils ne seront plus capables de cet effort, de garder un harem et donc de se reproduire.

Nous continuons notre marche à travers des étendues de graminées, jusqu’à pointe Bénédicte et la station de surveillance de l’air. En raison de son éloignement de toute zone industrielle ou même simplement habitée, l’air de l’île d’Amsterdam serait le plus pur du monde et représenterait le « bruit de fond » de l’atmosphère terrestre. On y analyse la teneur en radon, ozone et gaz à effet de serre, CO2, CO, CH4, H2O.
Nous montons ensuite vers la cabane Antonelli où 5 voyageurs et Julien passeront la nuit tandis que les autres continuent jusqu’à la cabane Ribault en bord de falaise.
Au dîner après le punch planteur, nous dégustons un carry de langoustes. Le cuistot de la base s’est encore surpassé.

La cabane Antonelli est construite au milieu des grandes touffes de scirpes et de fougères, en bordure d’un petit cratère dans lequel poussent quelques arbres. De la terrasse nous voyons les feux du Marion Dufresne. La température est agréable. Entre les nuages, les reflets de la lune illuminent la mer en nappes mouvantes.

P et M

Jeudi 24 décembre

Après une nuit calme dans la cabane Antonelli, la météo a changé radicalement : le plafond de nuage est à environ 100 m, et la descente vers la base Martin de Viviès à partir de 6 :30 se fait partiellement dans le brouillard.

Le survol de l’île par hélicoptère, proposé il y a 2 jours, est impossible.
Une visite des installations de la base nous permet de découvrir la chapelle, la pépinière, le garage et la COOP. La visite se termine par une réception sympathique offerte par le chef de district, qui exprime le souhait que le groupe - malgré le temps limité sur l’île d’Amsterdam lors de cette OP - ait pu se familiariser avec les particularités de l’île.

Après un déjeuner avec les pâtisseries du chef qui doivent être parmi les meilleures de France, l’on se prépare ensemble avec les scientifiques et l’équipe TAAF à retourner sur le Marion Dufresne.

Malgré un temps brumeux, le pilote d’hélicoptère Pierre , extrêmement expérimenté, réussit en une heure à réaliser 15 rotations de 5 personnes entre la base Martin de Viviès et le Marion Dufresne.

Départ de l’île d’Amsterdam à 14 :30 ; il nous reste maintenant 6 jours de navigation avant de revenir à l’île de la Réunion, en passant d’abord par Port Saint-Louis à l’île Maurice, afin de ravitailler le « Marion Dufresne » en diesel.

Le reste de la journée est consacré à la soirée de Noël, avec un somptueux buffet froid, ragoût de sanglier et buche glacée.

Des divertissements - des contes racontés par Jean-François, des chansons par l’équipe malgache du MD – sont offerts avant que le Père Noël, en fin de soirée, trouve le Marion Dufresne au milieu de l’Océan d’Indien, et réussisse à faire atterrir son traineau tiré par les rennes sur la plateforme de l’hélicoptère.

Le Père Noël a prévu un cadeau pour chacun des passagers et des membres d’équipage ayant été sage, ainsi qu’une bise de lui et de sa charmante assistante.
Puis danse jusqu’aux petites heures du matin.

John

Vendredi 25 décembre

Jour de Noël

Dans la matinée, conférence par les scientifiques du programme proteker. L’objet de ce programme consiste en l’étude de l’effet du réchauffement climatique dans les eaux de Kerguelen et plus particulièrement sur les échinodermes : oursins, étoiles de mer, …
Repas de Noël : Foie gras poêlé en entrée puis chapon, pommes dauphines excellemment préparés.
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Le film de la BBC que nous visionnons dans l’après-midi nous montre une famille d’orques en chasse : les orques peuvent se nourrir d’éléphants de mer, de léopards de mer et/ou de manchots.

Cette famille, donc, nage en ligne à vitesse rapide, à la surface de l’eau, vers un bout de banquise où se prélasse phoque, il croît ainsi être en sécurité. Ce faisant, un train d’onde se crée qui a pour effet de submerger le bout de banquise et de projeter la pauvre bête à la mer. La suite se passe sous l’eau…

Maintenant l’air et l’eau ont atteint 23 degrés ; les albatros ont déserté le sillage du bateau , la mer est d’huile, nous avons quitté les latitudes subantarctiques.

Nous nous dirigeons vers l’Ile Maurice.

Du 26 au 28 décembre

En route vers Port-Louis (Maurice)

Après les festivités de Noël chacun se replonge dans ses pensées de retour. La mer est calme et le temps se réchauffe au fil des heures. Le passage du front subantarctique, qui nous fait entrer dans les mers chaudes, nous prive des oiseaux qui planaient majestueusement dans le sillage du bateau. Les voyageurs interdistrict profitent à nouveau des conférences ou projections organisées par le guide. Souvent les scientifiques ou les administratifs des TAAF se joignent à nous.

Salle pleine pour les magnifiques photos présentées par le groupe qui a traversé Kerguelen du Nord au Sud en 26 jours. Tout le monde est persuadé que c’est la dernière fois que la Réserve Naturelle se laissera convaincre de laisser un groupe de randonneurs parcourir le territoire avec un objectif non scientifique. Les magnifiques photos présentées et le livre qui devrait être écrit à l’issue de cette exploit doivent permettre de faire connaitre ces terres australes aux gens qui n’ont pas eu la chance comme nous de les voir.

Et puis l’on parle de Terre Adélie soit au travers de magnifiques reportages de la BBC soit grâce à la brillante présentation d’un hivernant des TAAF qui a fait sa thèse sur la neige là-bas. Chacun de rêver pouvoir y aller un jour, mais les conditions extrêmes, l’éloignement et la protection de cette terre empêcheront probablement ces rêves de se réaliser.

Nous sommes maintenant parfaitement au courant grâce à l’OPEA des techniques de pêche dans les australes et de la réglementation. Les quelques langoustes que chacun a ingurgité en diverses occasions étaient bien sûr hors quota.

Le cuistot participe aussi au programme en nous faisant visiter les cuisines, ses trois salles de congélation et ses deux salles de réfrigération qui permettent d’assurer deux mois de repas pour 160 personnes pour des rotations qui s’allongeraient. C’est vraiment l’intérêt de ce voyage sur le Marion Dufresne, tout le monde est passionné par le bateau et son environnement : les scientifiques, les voyageurs, l’équipage passerelle et machine, et aussi le personnel hôtelier. Plus le voyage avance plus l’ambiance est chaleureuse entre tous. Nous avons l’impression d’être une grande famille.

L’escale à Maurice pour remplir les soutes de carburant casse un peu ce rythme et laisse déjà planer l’angoisse de la fin du voyage et de la séparation. Ceci est compensé par l’attente par les hivernants ou les gens qui sont partis pour plusieurs mois de retrouver les familles. Saurons-nous faire partager à nos proches ces mois passés dans une nature exceptionnelle et parfois sauvage, au milieu d’animaux sympathiques mais qui peuvent aussi être dangereux, rien n’est moins sûr. Mais chacun restera marqué pour longtemps par cette expérience…

29 décembre

Cette journée sur l’île Maurice à été un retour à la "civilisation" que chacun et chacune a utilisé en fonction de ses pensées, ses envies ou ses convictions diverses.

En petit groupe ou seul pour laisser doucement s’éloigner les Terres Australes dans les couleurs et les odeurs qui ne sont pas encore celles de la Réunion ou de la métropole.

Baignade, visite de la ville et de son proche environnement ou du très beau" jardin des pamplemousses", avec un joli retour aux belles couleurs vives et à la nature luxuriante agrémentée de chants d’oiseaux.

Le Marion Dufresne quitte le quai tout en douceur et comme une maman commence à nous bercer pour cette dernière nuit à bord afin que nos belles images de ce voyage ne nous échappent pas.

Demain nous mettrons pied à terre et tel ces oiseaux de mer que nous avons côtoyés nous rejoindrons nos nids respectifs…