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4 janvier 2012

Journal de bord du Marion Dufresne - Janvier 2012 (OP4)

Récit de Michel Chapuis, pionnier de la première mission scientifique sur Crozet, qui est revenu près de 50 ans plus tard sur l’île de la Possession (1961-2011)

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Le 29 décembre 2011, île de la réunion. Conférence de presse sur le Marion Dufresne en présence de nombreux journalistes. Monsieur le Préfet dans un long discours explique les différentes missions confiées à l’administration des TAAF dans la gestion et le ravitaillement des bases : Crozet, Kerguelen, Saint Paul et Amsterdam et la Terre Adélie.

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Monsieur le Préfet souligne l’intérêt majeur de la recherche scientifique dans cette région privilégiée, et enfin l’avantage économique que représente cette immense zone maritime, grâce notamment à la pêche à la légine et à la langouste, pêche placée sous haute surveillance dans le respect des quotas et de la préservation des espèces. Ensuite, Monsieur le Préfet présente à la presse deux artistes d’exception qui vont s’isoler pendant plusieurs mois sur l’île de Kerguelen à la recherche d’une nouvelle inspiration dans un univers remarquable : le plasticien Laurent Tixador et le photographe Klavdij Sluban. Présenté comme l’un des derniers pionniers de la mission Alfred Faure sur l’île de la possession en 1961, à l’époque île vierge de toute présence humaine, je suis vivement sollicité à raconter l’histoire de cette épopée exceptionnelle :

« En garnison à Diego Suarez, suite à une circulaire diffusée par les TAAF, je pose ma candidature avec mon camarade Louis Larzillière et nous rejoignons Tamatave, lieu de rassemblement et de départ des différentes missions pour les îles australes. Nous appareillons le 13 décembre 1961 sur le Gallieni, cargo aménagé pour les circonstances afin d’effectuer la rotation annuelle vers Kerguelen et Amsterdam, en cette année 1961, une escale exceptionnelle aux îles Crozet. Le navire est lourdement chargé, un chaland amarré sur l’avant, un troupeau de moutons parqué sur le pont. Le navire touche l’île de la Possession le 20 décembre 1961. Une reconnaissance en hélicoptère est aussitôt mise en œuvre afin de déterminer le point de débarquement le mieux adapté. La baie US désignée précédemment comme lieu favorable (mission Genty de 1957) s’avère être un véritable bourbier. C’est finalement dans la baie du marin que le Gallieni jette son ancre le 20 décembre 1961. Après reconnaissance marine, la crique du navire est officiellement désignée comme point de débarquement de la première mission scientifique Alfred Faure.

Le 21 décembre 1961 à 8h30, les premières portières chargées de matériel touchent la plage de la crique, 30 tonnes sont débarquées.

Le 22 et 23 décembre, le vent se soulève, une tempête frappe Crozet, le navire se met à l’abri.

Le 24 décembre, fin du débarquement à 18h30 le Gallieni quitte dans la brume du soir l’île de la Possession, il laisse sur la plage envahie par des milliers de manchots, 13 hommes. Chacun investi d’une mission bien particulière : 2 météorologues, 2 naturalistes, 2 géographes, 2 aides-géographes, 1 médecin, 1 cuisinier, 1 marin, 1 mécanicien, 1 radio.

Nous installons notre camp dans l’immense colonie de manchots qu’il nous a fallu quelque peu déranger avec beaucoup de délicatesse, dans une odeur nauséabonde et un bruit infernal !

Le 27 janvier, le drapeau français flottait sur l’île de la Possession. Le 28, premier contact radio établi avec Kerguelen, et le 30 décembre, l’installation du camp de base est terminée.

Ma mission : affecté dans la section GEO, je fais équipe avec Monsieur de Corbiac et nous travaillons côté sud de l’île, MM Grare et Larzilliere, côté nord dans le sens est-ouest. Pour ne pas perdre notre temps en aller et retour interminables, nous décidons de bivouaquer sur le terrain avec retour à la base tous les 3 jours, contre l’avis du chef de mission Alfred Faure (qui était très sécuritaire). La priorité est de mettre en place des repères géodésiques en construisant un nombre important de cairns. Les sommets sont très souvent recouverts par les nuages, ce qui rend les observations difficiles. Le travail est particulièrement pénible, le relief accidenté et les conditions météo sévères. Un incident majeur se produisit le 20 janvier 1962, une violente tempête chargée d’eau alors que nous installions notre campement, dispersa notre matériel à l’horizon. Nous devons notre salut dans la découverte d’une petite grotte où nous nous sommes réfugiés pendant le reste de la nuit (elle apparaît sur la carte de Crozet sous le nom de "grotte du géographe"). Le 30 janvier, la carte de l’île de la possession est tracée, notre mission accomplie. Le retour du Gallieni mit fin à notre séjour, je rejoignis alors l’île de la nouvelle Amsterdam. »

Monsieur le Préfet reprend la parole et présente à la presse, la plaque commémorative qui sera déposée sur l’île de la possession lors de notre rotation, plaque sur laquelle figure le nom des 13 participants à la mission Alfred Faure, ainsi que la photo de groupe. Gros succès, séance photo et interviews sur le pont du Marion Dufresne. La presse et la télévision locale commenteront cet événement dès le lendemain.

31 décembre 2011. Appareillage, départ du Marion Dufresne et cap sur l’archipel de Crozet. Le 5 janvier 2012 à 8h00, le Marion Dufresne mouille dans la baie du marin, vent violent, mer forte… et beaucoup d’émotion, mes souvenirs se bousculent, un demi-siècle s’est écoulé depuis cette aventure, je prends conscience du temps passé et de la chance inespérée d’un retour sur l’île de la Possession, cette contrée qui a profondément marqué mon existence. Après disparition de la brume, l’hélicoptère nous dépose Monsieur le Préfet et moi-même sur la base Alfred Faure, que je découvre.

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Accueil très chaleureux du chef de district (le DISCRO) et des nombreux résidents. Après une visite de la base et notre installation dans la résidence, nous sommes conviés à nous rendre à la "manchotière" de la baie du marin. J’ai toujours voué à ces oiseaux une véritable admiration. Des ornithologues nous expliquent également leur mission, je pense qu’il était temps que la communauté scientifique prenne conscience de l’intérêt de préserver et de sauvegarder ces trésors de biodiversité.

La cérémonie du cinquantenaire a ensuite lieu dans le bâtiment de vie commune, qui incarne le cœur de cette base. Le chef de district, puis Monsieur le Préfet, après des discours poignants, remercient le personnel de la base pour le travail accompli.

La parole m’est finalement donnée, où j’explique de nouveau le déroulement de ma mission au sein de l’équipe Alfred Faure 1961-1962.

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Puis vient le moment où nous dévoilons la plaque commémorative recouverte du drapeau des TAAF.

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La cérémonie se poursuit par la remise de la médaille du souvenir et d’un diplôme à chaque hivernant de Crozet.

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Beaucoup de ferveur, de questions, de reconnaissance et d’enthousiasme dans cette communauté très sympathique. J’ai connu une île déserte de toute présence humaine et de toute infrastructure, je découvre l’empreinte chaleureuse de l’homme, somme toute très raisonnable compte-tenu des dispositions géographiques et du strict respect des règles de l’environnement. Je garde de mon court séjour au sein de cette mission un exceptionnel souvenir. Le voyage se poursuit avec une vision fugitive de l’île de l’est noyée dans les nuages, au milieu d’une mer forte.

Nous abordons l’île de Kerguelen le 9 janvier, accueil toujours sympathique de la communauté, intense activité à Port aux Français, les engins se faufilent entre les éléphants de mer qui se prélassent sur les quais, vent violent, glacial, très belle harmonie de la base où règne un sentiment d’aventure, les bâtiments d’autrefois se confondent parmi les infrastructures modernes, une vaste plaine où surgissent de nombreuses installations scientifiques, avec en toile de fond à l’horizon les montagnes chargées de neige. Soirée apéritif d’accueil, discours de Monsieur le Préfet, l’assistance comporte beaucoup de monde en cette période de relève, ambiance très agréable. Le lendemain promenade de groupe sur le littoral à la hanse du pacha, visite courtoise à Notre Dame du Vent et retour à la base.

Cette escale à Kerguelen terminée, cap vers le troisième et dernier district de la rotation.

L’île St Paul, curiosité de la nature et spectacle exceptionnel. Le Marion Dufresne mouille face au cratère, nous ne sommes pas seuls… la surface de la mer est parsemée de bouées rouges, l’Austral, navire de pêche a posé ses casiers à langoustes.

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Le Marion Dufresne est d’abord passé par l’île volcanique de Saint-Paul, dans la matinée du vendredi 13 janvier 2012. Celle-ci est située à plusieurs kilomètres de l’île d’Amsterdam.

Le 13 janvier au soir, nous abordons les côtes de l’île d’Amsterdam et faisons face à la base Martin de Viviès. Débarquement une nouvelle fois en hélicoptère, accueil très cordial de nos nouveaux hôtes, très belle petite base fleurie où il y a un demi-siècle j’effectuais un hivernage (en 1962)… je ne reconnais rien du passé ! Tout ce qui existait à complètement disparu, je suis très surpris de l’exubérance de la végétation qui envahie l’île, limitant les déplacements en empruntant quelques rares sentiers strictement balisés. En 1962, je me souviens avoir parcouru l’île en tous sens, en toute facilité, sans contrainte et sans protection particulière, seul le sommet du cratère présentait une végétation similaire aux environs de la base. Pour activer le développement de l’herbage, le fermier épandait régulièrement des graines sur de vastes surfaces afin de favoriser la pousse pour mieux nourrir les vaches, qui ont aujourd’hui complètement disparues. J’ai une affectueuse pensée pour ces animaux, et les otaries, presque inexistantes à mon époque, ont aujourd’hui envahi le paysage et séjournent à proximité de la base.

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Le soir, réunion très conviviale autour de la langouste emblématique de la région. Le lendemain marche vers la cabane et la cratère d’Antonelli, et retour sur le navire. C’était la dernière étape de ce voyage exceptionnel.

Je remercie tout particulièrement Monsieur le préfet Christian Gaudin, d’avoir permis le retour d’un pionnier sur l’île de la Possession, afin de célébrer près de cinquante ans plus tard, le débarquement de la première mission scientifique sur Crozet en 1961-1962. Ces territoires sont aujourd’hui entre de bonnes mains.

Michel Chapuis