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14 mars 2014

Journal de bord du Marion Dufresne - mars 2014 (OP1)

Mercredi 12 mars

"Aujourd’hui, le mercredi 12 mars 2014, le Marion Dufresne entreprend sa première expédition logistique de l’année à destination des Terres Australes Françaises, situées entre les 40èmes rugissants et les 50èmes hurlants de l’océan Austral.
Cap au Sud dans cet hémisphère Sud, en journée le soleil passera au Nord dans notre dos et tout autour de nous une ligne d’horizon vide soulignera l’infini…
Seuls dans cette immensité insondable, coincés entre ciel et mer, les passagers se rapprochent entre eux et contemplent ensemble cette route qui les glissera jusqu’au bout du monde.
Plus aucune terre en vue au loin ni sur les cartes, les dernières amarres affectives se détachent, de nouvelles affinités se créent, des groupes se forment dont celui des 12 passagers extérieurs dits « touristes » du Marion Dufresne qui vont raconter ici leur aventure."

Philippe M.

Jeudi 13 mars

"Douze êtres humains et autant de passions, diverses et variées : de la navigation aux volcans en passant par la biodiversité des extrêmes, les déserts de cailloux, de glace…
On nous appelle les « visiteurs », et ce petit côté extra-terrestre me va. Car j’ai tant à apprendre de cette aventure, tant à découvrir de ce coin de planète. E.T au pays des orques.
Mais nous n’en sommes pas à la terre promise. Nous n’en sommes qu’au tout début de l’aventure. Nous sommes sur l’île paradisiaque de La Réunion. Douze passionnés, hommes et femmes mêlés, montent à bord du Marion Dufresne, poussés par le doux et ferme Mistral. Oui, notre accompagnateur s’appelle Philippe Mistral et je ne résiste pas à la blague qu’il a dû entendre des millions de fois. Pardon, Philippe.

Amarres larguées ! Le Marion Dufresne s’arrache au port dans un panache de fumée. Son coup de sirène magistral nous fait sursauter à l’unisson. Cap au sud. Le grand sud. Le vent se lève. Le vent de nos rêves. De la proue, nous nous précipitons vers la poupe, car c’est l’heure de l’hélicoptère.
Pour raisons de sécurité il vient se poser en mer sur la « drop zone » (DZ, pour les intimes) du pont arrière."

"La Réunion est faite d’ombre et de lumière. Entre ombre et lumière, au- dessus de l’île, apparaît au loin un oiseau d’un blanc incandescent. Est-ce un Paille-en-queue ? Est-ce l’oiseau de feu ? Le voilà qui survole le ravin couvert de jungle. Il musarde, puis, enfin décidé, fonce droit vers nous. Dépasse le navire, fait demi-tour et se place à la verticale du pont. Se pose en douceur. Le pilote consigne quelques notes puis sort, laissant la manœuvre aux techniciens. Et de la manœuvre, il y en a ! C’est qu’il faut retirer les pales une à une avant de rentrer la bête à la niche, le tout sans rien abimer. L’hélico est primordial pour notre périple à tous. Tous ? Qui sont les autres à bord ? Ce navire est peuplé de talents et expertises multiples : le personnel de bord ; celui des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF, pour les intimes), y compris le Préfet lui- même ; les agents chargés de la gestion de l’immense réserve naturelle que nous allons traverser ; les militaires détachés pour la logistique ; les scientifiques destinés à remplacer leurs collègues sur les bases… Et même un jeune boulanger, qui prend le relai aux Kerguelen. Poste vital s’il en est. D’exaltantes conversations en perspectives.
Le Marion Dufresne (MD pour les intimes) file vers le soleil couchant. Accoudée au bastingage, je laisse mon regard dériver quand… un dauphin me salue d’un bond gracieux.
Avec la nuit, le vent forcit, chassant les nuages, dégageant la Croix du Sud, emmêlant mes cheveux. C’est parti pour des jours de traversée. Du grand beau temps est annoncé dans l’immédiat. Et pour la suite ? On verra."

Mireille D.

"Le rêve se réalise enfin…
Rassemblés sur le quai à 15 heures, nous montons à bord. Philippe notre accompagnateur nous a réunis dans la salle de conférence pour le débriefing. Nous visitons le bateau en attendant l’appareillage. Notre cabine est sur le pont F à tribord. Au moment du départ, 17 h 30, rassemblés sur la passerelle nous avons vu s’éloigner l’île dans une lumière vaporeuse de soleil couchant. Une fois au large, l’hélicoptère est venu rejoindre le bord. A peine apponté, on lui a démonté les ailes pour le garer à l’abri. L’accueil est chaleureux, l’ambiance bon enfant. Avant le repas nous nous sommes installés dans la cabine qui, sans être luxueuse s’avère confortable avec des rangements suffisants. Un lit double, avec des tiroirs, une penderie, un bureau, une salle d’eau et un sabord qui donne sur le large, mais hélas verrouillé.
A 19h 30, nous avons pris notre premier diner dans la salle à manger le service est impeccable !
Au menu : quiche aux oignons et anchois, Cari de vivaneau avec grains, fromage péi et fruits.
A ce régime, on va prendre des kilos à moins d’user quelques calories sur les vélos de la salle de sport.
Il est 21h30, les lumières de La Réunion se sont évanouies et nous commençons à ‘’rouler’’ vers le sud. Le bateau est moins bruyant que je ne le craignais, la cabine est climatisée et finalement le bercement du roulis finira par nous endormir."

Josiane V.

"Vers 5h30, le ciel s’est éclairci éteignant à petit feu une grosse étoile qui scintillait vers l’est. La mer est assez calme, le bercement du roulis nous accompagne. Le soleil se lève sur bâbord, nous filons plein sud. Autour de nous : l’Océan. Je pense aux navigateurs solitaires qui doivent parfois en effet se sentir bien seuls….
C’est bientôt l’heure du petit déjeuner, ensuite à 10h le Préfet qui est à bord donne une conférence, on ne voit pas le temps passer pour le moment."

Josiane V.

"Amarres larguées l’une après l’autre, propulseur d’étrave pour s’écarter du quai, en avant, le Marion-Dufresne vire seul, sans l’aide de remorqueurs, pour se diriger vers la sortie du port. Deux longs coups de sirène en passant les dernières jetées, qui portent l’une un feu rouge, l’autre un feu vert. Nous entrons vraiment dans le voyage. C’était hier après-midi, au Port Est, Ile de la Réunion.

Nous sommes à bord du Marion-Dufresne le groupe des « passagers touristes », ou des « touristes » !
Cependant, au cours des premiers échanges entre nous, pendant le pot la veille, sur le quai en attendant d’embarquer, pendant le petit « tour de table » provoqué par Philippe (notre accompagnateur des TAAF), ou encore pendant le premier diner ou au hasard des discussions devant le coucher de soleil ou au bar, il m’apparait que tous, autant que nous sommes, ne sommes pas des touristes.
Encore faudrait-il définir le mot « touriste » !
Les motivations de chacun pour décider et préparer sa participation à une rotation australe du Marion-Dufresne remontent à loin et/ou à longtemps. Navigations australes entendues dans la famille, lectures de récits de voyage plus ou moins anciens, recherche d’un bout du monde inconnu, voire du bout du bout du monde, passion pour la flore, la faune, la climatologie, la vie en mer…
Nous sommes à bord pour plus de 3 semaines, nous allons assister à toutes les opérations logistiques liées à la présence française dans ces territoires, nous vivons au rythme du bord, à celui du jour et de la nuit, celui des repas, celui du ronron régulier des machines, celui du tangage et du roulis…

Pour ma part, j’éprouve bien la différence avec les voyages d’affaires, réunions, rencontres, discussions, heures d’avion, décalages horaires, réunions, négociations, et vite retour au bureau et à la maison pour travailler un autre dossier, un autre projet, avant de repartir. Le but, il est vrai, n’est pas le même. Le voyage d’affaire est un outil au service des affaires.
Le touriste, au gré des évolutions plus ou moins récentes des transports et des retombées économiques qu’il représente, est devenu un consommateur qui achète une prestation normée ; il ne se privera pas de se plaindre, ou de réclamer, si la prestation fournie ne correspond pas à la prestation annoncée par des photos avantageuses.
Décidément, après seulement 24 heures ensemble, il m’apparait qu’il n’y a pas un seul touriste dans ce groupe. Nous y sommes pour accéder à des rythmes nouveaux pour nous, par curiosité des autres, de nouveaux paysages, d’endroits moins accessibles, et nous prenons le temps pour accomplir cela. Nous sommes des Voyageurs !"

Olivier L.

Vendredi 14 Mars

"6h30 : Oserai-je dire enfin le gros temps ?
La mer est toujours calme mais le ciel s’est chargé vers le sud et un grain vient rincer les sabords. C’en est fini sans doute des escapades sur les ponts extérieurs, on a bien fait d’en profiter hier !
La définition du rythme de croisière me semble tout à fait appropriée : dormir, manger, boire et papoter, se faire des amis, se laisser vivre….
Mais aussi ou surtout devrais-je dire, se cultiver car ce serait dommage de se priver des conférences données par les scientifiques embarqués avec nous !

14 h : Nous sommes encore loin de la zone de convergence entre les eaux tropicales et les eaux froides de l’antarctique, pourtant ça commence à remuer un peu !
Ce matin, la conférence sur la biodiversité au sein de la réserve nationale était intéressante. Cédric, Directeur de la Réserve, nous a fait un exposé passionnant sur la biodiversité, les espèces menacées (l’albatros hurleur, l’albatros d’Amsterdam dont il ne reste que quelques dizaines de couples, le dauphin de Commerson, les orques, les baleines et les éléphants de mer massacrés pendant des décennies pour leur graisse …) sur les espèces invasives : rats, chats, BLO… et sur les expériences menées antérieurement dans l’élevage des rennes, des saumons, des vaches ou des moutons qui ont toutes périclité. Nous avons encore une grande route à parcourir avant d’atteindre Crozet dimanche et en attendant, nous nous exerçons, bien malgré nous, à marcher comme les manchots… Il y aura de belles images à faire et même peut-être un film comique sur les passagers voyageurs.
A l’ouverture de la boutique on se serait cru au premier jour des soldes !
Nous avons fait le plein de souvenirs, porte-clés, mug, zippo, opinel, polos et polaires et des cartes postales que nous ferons tamponner sur les bases.

Menu du déjeuner :
Carottes râpées
Escalope de veau à la crème
Coquillettes dame blanche
Fromage
Eclair tropézienne

Menu du diner :
Bruschetta au Bresaola
Pavé niçois
Ratatouille
Fromage
Fruit
A ce régime, nous serons bientôt en surcharge !
Heureusement il reste le training à vélo et la course sur le tapis à condition de bien se tenir !"

Josiane V.

"Nuit calme et revigorante dans mon berceau métallique entre sol et plafond. Au matin, le ciel est gris et la mer morte : pas un oiseau à l’horizon, pas un poisson dans les vagues. Nous sommes entre deux eaux : celles de La Réunion, fertiles en espèces colorées, celles, plus loin, où viendront se mêler eaux chaudes et froides. De ce melting-pot naîtront moult cétacés et autres langoustes. Aucune terre en vue non plus. Il nous reste les vagues, et la houle qui monte, qui monte…
Penchée sur le bastingage pour recevoir les embruns, je suis servie. D’ailleurs après moi, on fermera l’accès au pont. Il fait encore si doux, malgré les nuages et les paquets de mer. Je déambule en sandales et goretex, brushing spécial « vent du large », tout y est : je lance la dernière mode. Comme pour se moquer gentiment de mon look, le soleil dessine à l’horizon un fin sourire d’argent.
Nous avançons en zigzag dans les coursives et nous arrivons plus tôt que prévu en bas des escaliers. On dirait que le bateau entier est saoul au dernier degré. Même si au bar l’alcool est détaxé, je vous rassure, c’est la houle qu’il faut incriminer.

Au menu du jour, outre les plantureux repas, un exposé passionnant de Cédric, le Directeur de la réserve naturelle. Où l’on voit comment l’homme a joué les apprentis sorciers sur ces terres extrêmes, essayant d’élever du bétail, de construire des usines… Il a fini par céder face aux éléments, mais son empreinte est profonde et durable. Il n’y a plus d’humains à part les scientifiques des bases, mais il reste toutes sortes d’habitants importés : pissenlits, moutons, chats, rats, rennes et une multitude de ces petits animaux à longues oreilles qu’il ne faut pas nommer, ça porte malheur, paraît-il. Dans ces circonstances, Cédric et son équipe ont fort à faire pour maintenir un équilibre, forcément précaire, avec les espèces endémiques. La conservation du patrimoine naturel dans ces contrées deviendrait presque une gageure, quand il faut en plus accueillir sur les chemins douze visiteurs certes triés sur le volet, mais d’une curiosité débordante.
Pour le dessert, une vidéo mettant en scène les orques de Crozet disputant la légine (poisson du cru) aux pêcheurs et au cachalot. Ce sont les orques, menés par la matriarche, qui gagnent haut la main. On s’y croirait. On a hâte. Si tout va bien, Crozet, c’est pour lundi."

Mireille D.

Samedi 15 mars

"7h : Après les bonnes secousses de cette nuit, le calme est revenu. Le soleil s’est levé sur une mer apaisée. Voilà maintenant 3 jours que nous sommes sans ‘’nouvelle de la planète’’. On ne s’en porte pas plus mal ! Pas de radio, pas de télé, pas d’info ni de bulletin météo alarmistes et redondants. Naviguer c’est la vie au jour le jour. C’est comme une cure de désintoxication. Chacun a rangé son GSM et personne n’est mort !

9h : Petite aquarelle sur le pont pendant que Thierry poursuit sa rééducation en salle de sport. A 10h, nous sommes accueillis par le Commandant Marjak qui nous expose les caractéristiques du navire, le fonctionnement des instruments de bord et les responsabilités des membres d’équipage.
Surprise : le Marion Dufresne est propulsé par des moteurs électriques.
C’est ce qui le rend particulièrement silencieux."

"Je repère notre position sur la carte, nous sommes au 38ème parallèle Sud, il y a encore de la route pour arriver à Crozet lundi matin. La météo est clémente et les premiers oiseaux viennent tournoyer autour du pont, attirés par les odeurs de nourriture. Majestueux, un albatros plane près de nous, porté par la brise. Nous terminons la visite de la passerelle en embarquant à tour de rôle dans la chaloupe de secours, mais juste pour voir !

Vient l’heure du déjeuner :
Roumazave aux brèdes
Riz créole
Fromages
Salade de fruits exotiques

Comment résister à la sieste après un repas aussi délicieux ?
L’après-midi est presque minuté.

  • Consignes de décontamination de nos effets personnels avant de débarquer sur les bases.
  • Documentaire sur ‘’Les signes vocaux des manchots’’ qui leur permettent d’identifier petit ou compagnon au milieu de milliers d’autres individus.
  • Consignes de sécurité pour l’embarquement en hélico en prévision des déposes qui doivent être réalisées sans perte de temps.
    Pour finir en beauté : le pot du commandant Georges Marjak.
    Restera-t-il encore un peu de place pour le menu du soir ?

Taboulé
Marlin grillé sauce combawa
Achards de légumes
Fromages
Fruits

Estomacs fragiles attention, d’autant que la mer risque de s’agiter à l’approche des 40èmes rugissants !"

Josiane V.

"Mais qui est donc cette Marion Dufresne ? Contre toute apparence, il s’agit d’un homme. Un capitaine aventurier dont le patronyme était Marion Dufresne. MD, pour les intimes, mêmes initiales que moi. La comparaison s’arrête là, je suis loin d’en imposer autant que ce majestueux navire- laboratoire qui a essuyé tant de tempêtes, abordé tant de côtes arides. MD pourrait se montrer rude à notre égard, malmener ces blanc-bec qui n’y connaissent rien et se pavanent le long de ses flancs en mitraillant leurs photos. Or, bien loin de nous malmener, il nous dorlote. Il a cette façon d’épouser la vague tout en douceur… La nuit, dans mes hauteurs sous plafond, il me berce dans son ventre et je m’endors entre flux et reflux. Ce samedi ensoleillé est le jour des personnalités. Le Commandant de bord, chaleureux, accessible, nous fait découvrir la passerelle, cerveau du bateau, puis visiter l’un des canots de sauvetage, insubmersibles. Il paraît. On l’espère. Le canot est entièrement fermé et étanche. Il paraît. Il peut effectuer un tour complet sur lui-même s’il est pris d’assaut par la mer. On n’espère pas avoir à le vérifier.

Intermède céleste avec des albatros et des pétrels qui croisent et recroisent le navire, comptant profiter de la manne remontée par les pêcheurs. Mauvaise pioche, il n’y a que nous et nous avons beau admirer leurs danses, cela ne fait pas leur affaire.
Intermède vidéo sur le langage des manchots, l’ouïe fine du gros bébé duveteux pour retrouver sa mère dans la cohue et la cacophonie, la faim aidant.
Visite de l’hélico, orchestrée par le pilote, dont on est soulagés d’apprendre qu’il est chevronné. Cinq personnes peuvent monter à bord à la fois, dont une à l’avant, qui a intérêt à mesurer ses gestes : si, par inadvertance, elle tire une languette, c’est toute la portière qui tombe. Je ne suis jamais montée en hélicoptère, ce sera une grande première.

Pot du commandant à 18h45, punch fruité et petits-fours… Sur mon trente et un (j’arbore la seule robe un peu habillée que j’ai emportée, ce sera sans doute la seule occasion, profitons-en), je déambule de groupe en groupe avec mes douze compagnons, avant de rejoindre pour le dîner la table du Préfet, à laquelle je suis conviée ce soir. La conversation, légèrement échauffée par le rhum, roule autour du financement de la présence française en Antarctique, du financement des navires (le vénérable Marion Dufresne doit bientôt bénéficier d’une cure de jouvence), des activités dans la zone, de la politique internationale…
Enfin, les douze visiteurs, mes compagnons, tous plus charmants et intéressants les uns que les autres (sans exagération aucune) se rassemblent pour aller sur le pont plonger leur regard dans les étoiles. Arpenter les escaliers en talons sur un bateau qui tangue n’est pas chose simple. Dehors, l’air est encore doux. Ou serait-ce l’effet des calories ingurgitées ?"

Mireille D.

Dimanche 16 mars

"Lever de soleil lumineux, mer assez calme…
Après une matinée studieuse, pour préparer notre débarquement sur Crozet, nous passons nos effets dans la salle décontamination : aspirateur pour les sacs, les fonds de poche et brossage des bâtons. Vestes, bottes et sur-pantalons étanches sont neufs et ne nécessitent pas d’être traités.

C’est dimanche, le chef s’est surpassé…
Menu de midi : Menu du soir :
Crevettes grillées Œuf cocotte à la crème
Canard à l’orange Lasagne salade verte
Fromages Fromages
Gâteau Fruits

Nous avons déjeuné avec Philippe Bourgeois qui parcourt le navire de long en large escaladant les escaliers en courant pour maintenir sa forme. Il a grimpé un dénivelé de 1500m et couru 3 heures dans les coursives. C’est bien ce qu’il nous faudrait faire pour éliminer.
Quand l’oisiveté conduit au délire. On n’en est pas là, encore que, voir nos petits camarades tamponner frénétiquement les enveloppes postales relèverait d’une observation clinique. La météo reste clémente, le ciel est clair et la température extérieure digne d’un printemps breton. Chacun dans sa cabine prépare fiévreusement le débarquement sur Crozet. En fin de nuit, la vitesse du bateau ralentit, l’île de l’Est est en vue."

Josiane V.

"Au cœur de la nuit, j’ai senti mon berceau s’enfoncer vers les grandes profondeurs, avec le Marion Dufresne. J’ai senti notre navire aspiré. Je l’ai vécu se reprenant en souplesse pour remonter vers la surface. Etait-ce un cauchemar ? Nous avons passé vers 4 heures du matin les célèbres 40èmes rugissants et cela, c’est un fait. Mon cerveau embrumé de sommeil aurait-il exagéré la force des vagues ? Toujours est-il que je suis restée en alerte le reste de la nuit.
Pourtant, aucune crainte à avoir : aujourd’hui, il fait un temps radieux, même si l’air est vif. Ma parole, ce sont les 40èmes ronronnants ! Les vieux loups de mer du bateau ont beau nous seriner qu’une tempête est une épouvantable épreuve, nous voilà, comme des enfants trop gâtés, déçus de ne pas être plus secoués que ça. Hélène et moi revenons même tout juste d’un bain de soleil sur le pont avant. Courte, la bronzette, en ce qui me concerne, mais enfin, on a peine à croire que nous arrivons demain à Crozet.
Un signe, pourtant, ne trompe pas : cette après-midi a eu lieu la cérémonie des cachets, officiée par le Préfet. Chaque autorité à bord dispose de son cachet – le Préfet, le Commandant, la toute jeune médecin du bord… - et nous, les douze, avons été investis d’une mission : tamponner les lettres à destination de Crozet. Nous nous en sommes donnés à cœur joie pendant une heure, à la chaîne. Des p’tits trous, des p’tits trous… comme dit la chanson. Nous sommes les tamponneurs des Lilas. Une heure, ça va, mais on n’en ferait pas son métier.
Autre signe que la terre approche : nous sommes passés en salle de décontamination. L’opération n’est pas aussi spectaculaire que son nom l’indique. Il s’agit simplement de brosser, de laver et de passer à l’aspirateur les bottes, vêtements et sac à dos, pour éviter d’apporter sur l’île des graines et insectes potentiellement invasifs et désastreux dans un environnement aussi vulnérable.
Troisième signe : notre Mistral préféré nous a soufflé le programme des réjouissances de demain. Extraordinaire. Je n’en dévoile pas plus. La suite sera à découvrir au prochain chapitre de notre roman d’aventure. A bientôt pour des nouvelles fraîches, dans tous les sens du terme."

Mireille D.

"Je manque de temps pour écrire. Rêver à la passerelle, le jour, la nuit, regarder la houle, les cartes météo, vérifier les chiffres des instruments, la vitesse du vent, la latitude, monter sur le dernier pont pour une vue circulaire, dormir, bercée par la houle, tout cela m’occupe avec grand bonheur.
J’aime : aller sur la passerelle. Nous sommes toujours bien supportés, sinon accueillis quand ils-elles voient que nous nous intéressons à ce qui s’y passe, par l’équipage qui y travaille. La nuit, seuls les instruments sont allumés. Hier soir, dehors, la pleine lune nous montrait l’île mystérieuse, c’est à dire l’île de l’Est, l’île des fantasmes et des naufrages.
J’aime : l’idée que le voyage est loin d’être achevé.
J’aime : l’écoute et la tolérance dans le groupe.
J’aime : la bonne ambiance sur ce bateau, observer le travail et le professionnalisme de tous.
J’aime moins : l’idée que ce temps superbe va très probablement changer, car justement il est exceptionnel !
Mais nous sommes prêts à tout !"

Elisabeth C.

Lundi 17 mars

"A marquer d’une pierre blanche. Je suis à court de vocabulaire, ce qui est rare chez moi.
Voyons voir. Prenez "époustouflant", "fabuleux", "fantastique", "émouvant". Passez au shaker. Multipliez le tout par 10 et vous aurez un aperçu du lundi 17 mars. Be my guest. A déguster sans modération.

A l’aube, les contours de Crozet se dessinent dans la brume. On distingue à peine l’île de l’Est et ses hautes falaises inaccessibles. On ne distingue guère plus l’île de la Possession, où se trouve la base scientifique. Après un petit-déjeuner vite expédié, je me rue sur le pont, et ma première surprise est de taille. Le brouillard se dissipe, laissant apparaître une multitude de mini-plongeurs autour du bateau : les manchots royaux filent dans l’eau comme des fusées, jouent à saute-manchot, font des roulés-boulés, exhibent, en un éclair, leur ventre clair ou leur jabot flamboyant. Car les royaux sont les plus colorés, les plus chatoyants de tous les manchots. Ils détrônent même le manchot empereur, de ce point de vue. Les petits rois font la fête, dansent la sarabande autour du Marion. Poussés par la curiosité, ils observent le remue-ménage sur les ponts, sous la pluie.

C’est que, pluie ou pas, le personnel ne chôme pas. Il faut envoyer le fuel par tuyau jusqu’à la citerne, qui se trouve près de la plage, de l’ancienne base scientifique et de la manchotière. Quelques explications s’imposent d’emblée. La manchotière est l’endroit où s’organise la vie sociale. Les manchots s’y retrouvent pour couver, s’occuper des bébés, se bécoter, se disputer à coups d’aile, déambuler par deux, par trois, en discutant le bout de gras… La base scientifique a été déplacée en haut de la colline lorsque l’on s’est rendu compte que les activités humaines perturbaient ces messieurs-dames manchots et manchotes. Ne restent en bas qu’un observatoire, et la fameuse citerne. Du navire, nous distinguons les bâtiments et une multitude de bâtonnets blancs sur fond noir : la foule des royaux.
Trouées de ciel bleu, presque pas de vent, notre chance frise l’insolence. L’île de l’Est, nimbée d’argent, garde son mystère, tandis que commencent les allers-retours de l’hélicoptère. Notre hélico paille-en-queue (nom que je lui avais attribué par analogie avec l’oiseau blanc, emblème de La Réunion et de l’île Maurice) est en fait intitulé « Ecureuil », allez savoir pourquoi. Le pilote - chevronné, ça tombe très bien - transporte vers la base, dans l’ordre, le courrier (dûment tamponné la veille par nos soins), les marchandises, le personnel (scientifique, logistique et militaire). Aucun temps mort. Enfin, c’est notre tour. Douze impatients dans le couloir, sac à dos, bottes et goretex, excités comme trois puces.
L’hélicoptère est pour moi une grande première. Pas le temps d’avoir peur que déjà, me voilà dans le hangar ouvert sur la drop zone. Déjà, me voilà enfournée dans l’appareil avec quatre autres passagers, et c’est parti. Mes craintes s’envolent en même temps que l’appareil décolle. Nous survolons la mer, les falaises, les cascades, les criques volcaniques et autour, tout ce bleu, c’est merveilleux. Soudain, au détour d’un cap, une immense plage de sable noir surgit devant nos yeux. Une cabane, des humains… hop, déjà atterri.

Je me baisse pour éviter le sable soulevé par les pales de l’hélico, je foule la grève et mon premier regard au bout du monde se pose sur un manchot royal qui vient à ma rencontre, gauche et familier. Rencontre du quatrième type. L’animal s’approche à me toucher. Nous nous scrutons, unis par la même intense curiosité, l’avidité d’apprendre de l’autre. Deux bipèdes qui tentent, malhabiles, de communiquer.

Une légère tape sur l’épaule me fait sursauter. "Bonjour. Je me présente : Mathilde, de la Réserve naturelle." J’avais oublié jusqu’à l’existence de mes congénères, tant j’étais subjuguée par mon manchot. La charmante Mathilde restera à la base pour l’hivernage, qui commence bientôt et durera jusqu’en novembre. Puis le Marion Dufresne viendra la délivrer, comme certains de ses collègues, et la ramener à la civilisation. Il faut une solide capacité d’adaptation !
Pour l’heure, Mathilde emmène en promenade ses douze bipèdes qui ne savent plus où donner de la tête. Royalement escortés, nous nous dirigeons vers un groupe d’éléphants de mer, qui, placides, nous regardent passer à deux pas. On se croirait plongés dans une carte postale, ou un documentaire. Un sentiment d’irréalité s’empare de nous. Heureusement qu’une averse nous remet les idées en place. Elle sera de courte durée, tout au long de la journée, nous bénéficierons de conditions météo absolument exceptionnelles.

Cap sur une manchotière, nichée dans un splendide écrin de verdure et de dorures. La verdure est rase, lichens et mousses, dont certaines très fragiles. Les dorures s’imposent au pays des royaux. Bienvenue en nouvelle Versailles, fief des petits rois-soleil. C’est le moment de sortir les jumelles. Les bébés, plus gros que leurs parents, arborent leur fourrure brune et piaillent à tue-tête. Les parents chantent leur air particulier. Quel concert !

Mais l’ennemi rôde. L’ennemi est en maraude. L’ennemi vient du ciel et se présente sous deux formes : les skuas et les pétrels géants. Tous deux de couleur brune, mais les pétrels géants sont… géants. Impressionnants, ces rapaces ! Ils avancent par saccades au milieu de la foule des manchots, essayant d’atteindre un œuf ou un petit. Voire les deux, les jours fastes. Mais les parents veillent et les écartent à coups d’aile indignés… Tiens, quel est ce remue-ménage à la Cour des manchots ? L’un de ces gigantesques volatiles à trogne de charognard a réussi son coup. Un instant d’inattention des parents et il fond sur la grosse boule duveteuse. Miam !
Evitant les coups de bec affolés des manchots adultes, il repart victorieux, le bec ensanglanté.

Sur le chemin du retour, une otarie nous précède. Curieuse, elle aussi, mais il ne faut pas s’y fier. Sa morsure est redoutable. La douce Mathilde écarte l’obstinée en maniant le bâton.
Sandwich devant la cabane, et même un petit coup de Bordeaux pour nous réchauffer, il faut ce qu’il faut. Derrière les rochers, s’improvise le petit coin. Mais deux éléphants de mer jouent les dames pipi, et les chionis, magnifiques colombes auxquelles on donnerait le bon dieu sans confession, cherchent à nous piquer les fesses. Pas moyen d’avoir un minimum d’intimité !

Quartier libre sur la plage. Je reste immobile et les manchots m’encerclent. Je me mets à chanter. Fascinés, ils se pressent en rangs serrés. Je donne mon premier concert devant les foules en délire. Enfin, j’ai trouvé mon public !
Olivier m’appelle. "Regarde !" D’abord, je ne vois rien, que des pingouins (pardon, des manchots). Mais… il y en a un plus petit, sans les tons orangés… un papou ! Un manchot papou égaré chez les royaux ! Ils sont rares, alors nous n’en perdons pas une miette. Nous versons dans le voyeurisme. Attendris, nous le suivons du regard, errant de groupe en groupe, se demandant ce qu’il fait là. Il paraît que sa plage n’est pas loin, il retrouvera le chemin vers les siens.

Royal plongeon dans l’océan. Peut-être ce manchot-là part-il vers la ligne de convergence entre chaud et froid, où la nourriture abonde, cette ligne que nous avons passé avec le Marion quelque temps auparavant ?
On resterait bien toute la nuit, à manchoter. Mais Ecureuil, l’hélico, nous rappelle à l’ordre. Un peu de discipline, que diable !
Nous survolons la plage où les manchots s’égaient, effrayés par le moteur. En quelques battements de pales, nous voilà surplombant le navire, grandiose et dernière image de ce mémorable lundi.
Et demain ? Aurons-nous la chance d’admirer des orques ? Ils se dissimulent sous les longues algues rousses qui ondulent comme des cheveux de sirène. Ils passent à l’attaque silencieusement. Deux-trois manchots, cacahuètes en guise d’apéro, avant de passer à leur mets de prédilection, les "bonbons". Ainsi sont surnommés les infortunés bébés éléphants de mer, gorgés du lait de leur mère. Mais avons-nous vraiment envie d’assister au carnage ?"

Mireille D.

"Cette fois, on y est.
Le pont du Marion est devenu une véritable ruche. Chacun s’affaire aux préparatifs : mise à l’eau de la vedette, au milieu d’une troupe de manchots, puis du tuyau qui achemine le carburant, mise à l’eau de la ‘’portière’’ pour le fret encombrant et sortie de l’hélico chargé d’acheminer le courrier, les colis et les hivernants sur la base Alfred Faure.

Notre tour arrive enfin. Par groupes de cinq, nous sommes transportés par ‘’ Pascal’’ vers BUS, la Baie américaine. En trois rotations, nous sommes à pied d’œuvre pour le rendez-vous avec nos premiers manchots, nos premiers éléphants de mer qui se prélassent au soleil. Contre toute attente, il fait beau, le ciel est clair, le vent un peu frais et nous entamons notre montée vers le Morne rouge et la petite manchotière.

N’oubliez pas les bottes avait dit Philippe !
Sauvée par Thierry qui se met en chaussette pour prêter les siennes, Christiane peut franchir, les pieds au sec, le bras de rivière de BUS… Quel galant homme !
Le groupe est discipliné, chemine à la queue-leu-leu sur le sentier, écoute studieusement les explications botaniques de Mathilde, assaillie de questions. Et ça mitraille dans tous les coins… Il faut dire que chez les manchots on se prendrait volontiers pour un top model au défilé de Karl Lagerfeld, de dos, de face, et que je passe et repasse.

L’après-midi après les sandwichs du chef, on se disperse sur la plage pour quelques gros plans qui viendront occuper les fonds d’écran des ordinateurs et feront rêver nos amis ou nos collègues. Le temps d’une aquarelle et bientôt l’hélico vient nous récupérer.

Les joues rosies par la brise marine, les yeux remplis de rêve, nous sommes bercés par le roulis du bateau qui fait ‘’l’hippodrome’’* au large de l’île.
Sans oublier un diner roboratif :
Velouté de légumes
Risotto
Fromages et fruits

*faire des ronds dans l’eau pour éviter de rester sur l’ancre trop près de la côte."

Josiane V.

Mardi 18 mars

"De bon matin, nous assistons aux premières rotations de l’hélico chargé des déposes sur la base. Pour le pilote la journée va être longue. Le ciel est nuageux, un fort vent chasse les nuages mais en apporte d’autres quelques instants après. Déposés à Port Alfred Faure, nous sommes accueillis par le chef de district, le ‘’Discro’’ qui nous fait une présentation de sa mission, élargie aux fonctions d’Officier de Police Judiciaire, de Maire, il peut même célébrer un mariage. Le plus difficile est sans doute de faire cohabiter des personnes, d’origine et de ‘’cultures’’ différentes, en harmonie dans ce milieu isolé qui ne voit d’étrangers qu’à l’occasion des passages du Marion.

Les bâtiments sont colorés et confortables. Ils bénéficient d’une vue imprenable, qui ferait pâlir de jalousie un promoteur de tour operator mais si l’on n’a pas un travail passionnant, ça doit vite tourner au cauchemar !
Accompagnés de Mathilde et de Philippe, nous descendons vers la grande manchotière où les scientifiques ont installé leur PC d’observation et même un petit bloc opératoire pour poser des balises Argos et suivre les pérégrinations de leurs protégés. Un kilomètre quatre cent plus loin nous découvrons un site ‘’surpeuplé’’ où des milliers de manchots s’appellent et se répondent dans une cacophonie sans nom et une odeur ammoniaquée de fientes. Les petits encore couverts de leur duvet marron jouent de l’aileron et pataugent joyeusement auprès des adultes. Quelques skuas viennent faire le ménage au sein de la colonie en s’attaquant aux plus fragiles. C’est vrai que cette observation tourne à la fascination !

Nous remontons le sentier, face au vent pour rejoindre l’endroit le plus stratégique de la base à savoir, la ‘’Vie com’’. Le cuisinier arrivé sur le bateau avec nous subit son examen de passage ! Vient ensuite la visite du site, dont l’agence postale qui, à elle seule, vaut le détour. Nous faisons la queue au guichet pour faire tamponner qui son carnet, qui une enveloppe vierge. Le pauvre ne connaît cette agitation que le trois de l’an et fait preuve d’une grande patience. Il aura jusqu’en septembre pour se remettre de cet assaut !

Au Biomar, nous rencontrons les chercheurs qui regroupés au sein de l’IPEV (Institut Paul Emile Victor) conduisent des recherches sur les manchots, les insectes, la flore au cours de missions commanditées par des laboratoires basés en métropole. La somme d’informations collectées en quelques heures mériterait que l’on s’y attardât davantage mais ce n’est pas mon propos. Je risquerais d’écrire des bêtises !

Nous descendons ensuite vers le Bollard où une soixantaine de grands albatros couvent leurs œufs. Le repérage des individus est facilité par la végétation rase.


La rotation de l’hélico a été interrompue une partie de la journée en raison du vent violent qui rend les manœuvres dangereuses. Quand elles reprennent vers 16 heures, j’en connais quelques-uns qui sont soulagés de ne pas avoir à regagner le bord en Zodiac et à escalader l’échelle de coupée. Avec nous repartent tous les personnels en fin de la mission 51, l’effectif passe à 23 et pour tous il y a un légitime pincement au cœur.
De retour sur le Marion, tandis que Pascal continue ses va-et-vient avec des charges, grisés par le vent, nous retrouvons notre confort : douche, diner :
Vol au vent
Spaghettis aux coquilles St Jacques et au calamar
Fromages
Fruit

Les balises de la Baie du Marin s’éloignent et la houle devient plus intense. Il va falloir ranger ses affaires pour éviter les chutes d’objets et les déplacements dans les coursives deviennent sportifs. Nous piquons vers les 50èmes !"

Josiane V.

"Comme la météo est versatile, par ces latitudes ! Devant les nuages amoncelés, la pluie continue, nous nous lamentons. La journée d’hier était si belle, nous avons mangé notre pain blanc… Hop, le temps de rejoindre l’hélico, le temps est passé au grand beau. Une minute montre en main à vol d’Ecureuil, et nous voilà sur la base de Crozet, reçus par le chef de district en personne, le "Discro" pour les intimes. Les visiteurs sont rares, alors il a préparé une réception en notre honneur.

Mais avant cela, départ pour la manchotière en contrebas, celle que l’on aperçoit du bateau. A présent, c’est notre bon vieux Marion qui nous fait signe depuis la baie. Il a fière allure. Cette manchotière est l’occasion de s’approcher de très près des animaux royaux et leurs manèges incessants, ainsi que ceux de leurs prédateurs terrestres, skuas et pétrels géants, qui tournent autour des gros bébés duveteux, cherchant la faille. L’on aperçoit même un nouveau-né manchot sur les pattes de sa maman, criant déjà famine. Passera-t-il l’hiver ? Rien n’est moins sûr, il arrive sur terre bien tardivement.

Les bâtiments adjacents comportent une infrastructure chirurgicale permettant d’inciser les manchots pour leur placer des détecteurs et surveiller leurs déplacements. Ils comportent aussi un observatoire vitré, situé juste devant l’autoroute à manchots : un chemin où ils déambulent sans aucun respect pour le code de la route.

Un vent violent s’est levé, rendant pénible notre retour vers le sommet de la colline où se trouve la base scientifique, le Discro et l’apéro. Cette dernière perspective nous pousse à accélérer.
Autour d’un kir bien sympathique auquel le Préfet prend part, nous découvrons un discro multi- fonctions : maire, officier de police judiciaire, sous-préfet, il assure l’arbitrage et gère les relations entre les différentes composantes de la communauté, scientifiques, militaires et autre personnel. Pas simple. Beaucoup repartent avec nous sur le Marion Dufresne. Il ne restera pour l’hiver austral qu’une vingtaine de personnes, dont cinq femmes.
L’hélico a cessé de transporter les containers entre la base et le MD, car le vent dépasse les 100km/h. L’angoisse me saisit : si ça se trouve, on devra revenir en zodiac et emprunter l’échelle de corde, avec le risque de tomber à l’eau. Ma hantise. Je sais, ce n’est pas rationnel : on est harnaché dans ce cas, et des mains secourables seraient sans doute là pour me soutenir. Il n’empêche… Bien entendu, mes compagnons se moquent et en rajoutent des louches. On n’est pas aidé.

Visite de la base, entretiens avec des scientifiques, promenade au pays des albatros géants - parade amoureuse et couvade d’œufs - tandis que notre Ecureuil volant reprend du service, le vent s’étant calmé. Ouf !

Déjà, il faut songer à partir. Ce séjour fut trop court. Adieux à ceux qui restent à Crozet pour l’hiver et regardent, tous tristes, partir leurs camarades. Bises à Mathilde, qui nous a guidés hier dans la réserve naturelle et protégés de l’otarie coquine.
Je me retrouve à l’avant de l’hélicoptère, à côté du pilote. Vue imprenable sur la baie et le bateau… et c’est déjà fini. Dès ce soir, nous voguerons sur l’océan, direction les Kerguelen. Trop court, tout ça, bien trop court.
"

Mireille D.

Mercredi 19 mars

"La nuit a été parfois agitée mais globalement nous avons bien dormi. Je profite de la disponibilité des machines à laver au petit matin. J’en profite aussi pour décontaminer nos sur-pantalons… Il faut déjà préparer les cartes postales pour la prochaine escale à Kerguelen, le temps passe si vite !
A 10 heures, Marion propose une conférence sur la face cachée des missions assurées par les TAAF et les services techniques qui contribuent à la bonne marche tant à bord du bateau que sur les bases.
La préparation d’une rotation s’organise trois mois à l’avance et tout est chronométré. Seule la météo peut venir contrarier les opérations de débarquement des personnels et du matériel. La première des priorités c’est le ‘’comestible’’ et le carburant sans lesquels une base ne pourrait fonctionner. 80 000 repas sont préparés par an, c’est bien le nerf de la guerre !
Les TAAF gèrent donc la maintenance sur les bases en matière de :
Energie électrique
Télécommunications
Infrastructures et bâtiments
Des balises
Services Météo, du plus en plus automatisés,
Mécanique pour les véhicules à terre….
Une partie de ces prestations est assurée par des militaires

Les TAAF travaillent
Avec le CNES qui assure le suivi des satellites
Avec le CEA qui détecte les activités nucléaires et surveille les émissions de particules
Avec L’IPEV - Institut Paul Emile Victor - chargé de la recherche scientifique
Avec GALILEO, le GPS européen
et à la demande, pour des missions spécifiques qui en feraient la demande.

Les bases peuvent même à l’occasion devenir ‘’station-service’’ pour les bateaux de pêche à cours de carburant dans la zone. Autant dire que Marion responsable de toute cette organisation n’a pas le temps de chômer et doit être d’une rigueur exemplaire !
La journée s’écoule au rythme du bercement de la houle, chacun vaque à ses travaux mais ne saurait manquer l’incontournable déjeuner :

Au menu
Macédoine de légumes monégasque
Brochettes tandoori compote d’aubergine Gnocchis romaine
Fromages
Pot de crème Coco

16 heures : documentaire sur les éléphants de mer. ’’Des agents très spéciaux’’. Pourquoi la population des éléphants de mer du sud de l’Océan Indien s’est-elle réduite de moitié en quelques années ? Le réchauffement climatique ayant une incidence dans la frange antarctique, sur la prolifération des algues en début de chaine alimentaire, les individus ne trouvent plus assez de nourriture pour survivre et parcourir les longues distances qui les ramènent vers leur lieu de reproduction. Je la fais courte mais en résumé : c’est l’effet papillon !
Nous célébrons la Saint Joseph au forum avant le diner
Œufs mimosa
Curry d’agneau riz Madras
Fromage
Fruits
Tout le monde va penser que je suis obsédée par la nourriture. Il faudra bien que je justifie les kilos accumulés pendant le séjour !
"

Josiane V.

Jeudi 20 mars

"Demain, nous arriverons en vue de Kerguelen. Il nous faut donc passer chacun notre tour au sas de décontamination, ainsi appelé à tort, puisqu’en réalité, il n’y a aucun sas à proprement parler. C’est une pièce dans laquelle est mise en œuvre une mesure phare de la biosécurité : la décontamination, ou le nettoyage tous les objets que nous débarquerons.
Evidemment, tous ceux qui débarquent sont concernés. Et donc, il s’agit de nettoyer les chaussures, les bottes, et d’aspirer les sacs, les vêtements, les housses photos ou jumelles, afin d’éviter d’introduire de nouvelles espèces de plantes ou d’insectes sur les îles. Il y en a déjà suffisamment : 67 à Crozet et 86 à Kerguelen pour les seules espèces végétales !

Une autre activité bien différente, l’après-midi qui précède le débarquement : nous sommes mis à contribution pour la séance de tamponnage. Tous les courriers qui seront postés aux Kerguelen sont tamponnés à la chaine autour de la grande table du PC scientifique ; tampons du préfet, du commandant, de l’OP, de l’OPEA (Officier Portuaire des Expéditions Australes), du médecin, du directeur de la Réserve Naturelle, de la compagnie maritime, du commandant,… et j’en oublie. A la fin, il faut nettoyer la table avec un détergent efficace.

Tous ces courriers seront débarqués en priorité, tamponnés par le Gérant Postal de l’île, et réembarqués à bord du Marion-Dufresne ; en réalité, ils ne rejoindront le circuit de La Poste qu’une fois le bateau revenu à La Réunion, mais ils auront les timbres des Terres Australes et Antarctiques Françaises, et le cachet de La Poste sur les îles !!!"

Olivier L.

"Une fois n’est pas coutume, nous avons aujourd’hui le plaisir de célébrer les soixantièmes souriants d’Hélène C à bord du Marion Dufresne. Tous réunis autour d’une coupe de champagne, nous trinquons en compagnie du Commandant à cet anniversaire austral exceptionnel, à l’OP d’abord, à l’amitié surtout. Josiane V nous interprétera une chanson de Bourvil remise au gout du jour pour l’occasion et reprise en cœur par tout le groupe."

Philippe M.

Ricardo le manchot

Mon grand père était Marquis
Et le long de la banquise
Il promenait sa Marquise
Sous le soleil de minuit

Refrain :
C’est moi Ricardo do do
Le joli manchot chot chot

Ils allaient en société
Tous deux avaient fait toilette
Lissant la plume et l’aigrette
Comme gens de qualité

Refrain

Ils allèrent ce soir là
Dans un bal plein d’élégance
Et firent des révérences
Et dansèrent la polka

Refrain

Monsieur Marquis but du vin
Qui lui montait à la tête
Et la Marquise en goguette
Zigzaguait sur le chemin

Refrain

Le Marquis tomba dans l’eau
Glissant soudain sur la glace
Et l’on vit venir en face
Un énorme cachalot

Refrain

Mais le méchant cachalot
Fut pêché par la Marquise
Qui put dire, quoi qu’on en dise
Qu’un pingouin n’est pas manchot

Refrain

Refrain

Refrain

Vendredi 21 mars

"Beau début de journée : vers 06 heures j’ai perçu que le bateau s’était arrêté très doucement. Par mon sabord bâbord, le ciel est bleu Provence, mais le vent qui frise une mer assez plate est bien celui des hautes latitudes car se profile la côte des Kerguelen que quelques nuages tentent de brouiller.

Kerguelen ! Nous sommes encore à 8 miles de la côte, mais comme le temps est dégagé, j’aperçois un sommet souligné de tâches de neige (le massif Gallieni, probablement). Au souvenir de l’émotion qui m’a saisie en débarquant à Crozet il y a quelques jours, je ressens une hâte joyeuse à l’idée que le débarquement sur cet archipel est programmé pour demain. Quand j’arrive sur le pont supérieur, grand soleil et vent violent (force 10), la manip a déjà bien progressé à l’avant du bateau. J’apprends que le marégraphe a été repéré rapidement et sorti de l’eau avec son chapelet de bouées. En effet, à côté d’une des deux grues, un tas de bouées d’un orange visiblement terni d’algues verdâtres est entouré par les hommes de pont en vêtement de travail et casques. Elles ont passé un an dans l’eau à 100 m de fond et viennent d’émerger, avec une facilité toute apparente, en entrainant le marégraphe. Beau travail.

Je me dirige vers l’arrière où se passe la suite de la manip. A l’extérieur de la zone scientifique, il fait meilleur déjà pour les passagers observateurs. Nous assistons à la descente et à l’immersion du nouveau marégraphe garni de ses bouées orange vif. Il ne faut pas moins de 6 hommes et la grue, en relation avec la passerelle du commandant pour effectuer la manœuvre. Elle a été effectuée plus rapidement que prévu, ce qui a pour conséquence heureuse d’avancer le reste des opérations du Marion Dufresne de 2 heures.
Christophe du CNRS de Plouzané, programme NIVMER, répond à nos questions : le marégraphe restera en place pendant un an. Il s’agit d’un capteur de pression immergé. En parallèle, la hauteur de l’eau est mesurée par satellite. C’est aussi ce que fait le marégraphe de Crozet, que nous avons vu près de la manchotière de la baie du Marin, qui toutes les 20 minutes envoie un signal à un laboratoire de Toulouse. Ces manip font partie du programme mondial Global Ocean Sea Level, et jusqu’à présent ont permis de constater une augmentation du niveau de la mer, minime (1 ou 2 millimètres en moyenne par an) mais constante.
Là-dessus, nous allons retrouver la tiédeur de la salle à manger pour prendre notre petit déjeuner.
Maintenant que le Marion-Dufresne longe la côte sud des Kerguelen, la force du vent a décru et le ciel est toujours d’un beau bleu. Nous nous dirigeons vers Port-aux-Français. Au passage, nous reconnaissons la presqu’île Jeanne d’Arc ! Il faut dire qu’avec les présentations fournies par Philippe et les cartes de la passerelle que nous avons étudié à volonté seuls ou en groupe, nous sommes maintenant très affûtés sur le sujet et allons profiter à fond de nos deux jours sur ces îles !"

Elisabeth C.

"La côte sud des îles Kerguelen défile devant nos yeux écarquillés depuis le petit matin : les falaises de la péninsule Jeanne d’Arc succèdent à la baie d’Audierne et au glacier Buffon dans un enchaînement rythmé de caps, d’îles et de monts.
Le trait de côte semble avoir été déchiré par quelque grand ordonnateur qui aurait décidé de ne pas s’embarrasser de fioritures en taillant à la serpe dans le bouillon originel.
Je décide de monter sur le pont supérieur et suis confronté pour la première fois depuis le début du voyage à ces fameux vents qui ont tant fait pour la réputation de ces latitudes. Je suis accueilli par une série de rafales qui m’empêchent d’avancer et m’obligent à me concentrer sur mes deux jambes dans une tentative délicate pour rester debout. Je parviens enfin à me réfugier dans un angle du pont et me retrouve littéralement calé entre le garde-corps et le mat supportant les antennes : je ne peux plus bouger mais l’avantage c’est que je n’irai pas plus loin !
Malgré les éléments, je tente d’arracher des clichés du paysage et ne réussit que quelques photos au flou artistique étrangement conceptuel : à ma manière, j’ai contribué à introduire l’Art moderne dans les Terres Australes Françaises…
Les vents des Kerguelen semblent me dire : fini la balade, les choses sérieuses commencent !
En découvrant ces terres, je ne peux m’empêcher de penser à ces navigateurs européens des 18ème et 19ème siècles, abordant ces rivages, épuisés par plusieurs mois de traversée sur de frêles galions, à la recherche de la terre promise et confrontés à ces paysages sombres et arides. Ils ont écrit l’Histoire des Kerguelen pour le meilleur et surtout pour le pire…
L’explorateur Cook, débarquant sur ces îles quelques années après Yves Trémarec de Kerguelen, crut bon de résumer ces terres en les surnommant îles de la désolation. De mon point de vue, j’y vois toute la beauté du monde, un spectacle fascinant et grandiose.
Nous franchissons un dernier cap avant d’entrer dans le golfe du Morbihan. Le vent se calme un peu, le paysage se fait plus doux. Au loin nous apercevons les premiers bâtiments de la base de Port aux Français. L’esprit des Kerguelen semble nous murmurer à l’oreille : vous avez fait tout ce voyage pour me rendre visite, vous méritez d’être ici…bienvenue chez moi !"

Olivier P.

Vendredi 21 mars

"Kerguelen !
Enfin nous abordons le lieu mythique, le point d’orgue. Mais qu’est-ce qui peut bien motiver cette agitation sur le pont dès potron-minet, alors qu’il fait si frisquet ?
Il s’agit de remonter des bouées placées dans l’océan un an plus tôt, près de l’archipel. Munies de capteurs, couplées aux données satellitaires, elles permettront de mesurer l’élévation du niveau de l’eau dans cette région du globe. Et élévation il y a, depuis plusieurs années déjà. Oui seulement les bouées, encore faut-il les repêcher. Ce qui suppose de retrouver leur position exacte, d’immobiliser totalement le navire pile au-dessus et de les harponner pour les remonter à bord. Dans un second temps, il faut encore descendre les nouvelles balises qui prendront le relai pour un an. Sacré travail d’équipe !
L’opération est menée de main de maître. Je n’en doutais pas, vu le professionnalisme ambiant. Sans attendre, le Marion repart, frétillant d’impatience. Il longe pics et caps qui se détachent sous un ciel d’ombre et de lumière. Monts et merveilles. Promesses d’Eden où l’animal et l’homme se côtoient sans crainte (ou presque). Le vent repousse les nuages, qui repartent à l’assaut dans un jeu sans fin. L’air pur, toujours étrangement doux, est piqué de loin en loin par un cormoran. L’onde est claire ou indigo, les montagnes ocres ou métalliques, selon les caresses du soleil.
Enfin, nous atteignons le Golfe du Morbihan. Jusqu’où va se nicher la Bretagne !
Désormais, nous voilà entourés d’un chapelet d’îles et de presqu’iles. Nous voilà couronnés d’un chapelet de nuages argentés. Face à nous, à un saut de puce, la base de Port-aux-Français. Vu le timing serré, nous n’aurons pas le loisir d’y débarquer et de prendre l’apéro avec le chef de district ("Disker" pour les intimes). Nous ravalerons notre légère frustration. A une exception près. Ce qui m’amène à une parenthèse concernant ma coloc Hélène, sur laquelle se concentrent plusieurs coïncidences. D’abord hier, nous avons dignement fêté son anniversaire, avec champagne, gâteau et cadeau : une carte marine de la zone subantarctique, achetée à la boutique du bateau. Deuxièmement, Elisa, la fille d’Hélène, se trouve depuis des mois aux Kerguelen pour effectuer des recherches en archéologie moderne (discipline dont j’ignorais jusqu’à l’existence, on en apprend des choses). Troisièmement, Elisa repart avec nous jusqu’à la Réunion.
Quatrièmement, elle fêtera elle aussi son anniversaire à bord. Pour Hélène, retrouver sa fille sur la base où se rejoignent leurs rêves d’ailleurs, revêt une telle valeur symbolique et émotionnelle. Comment lui refuser de débarquer, ne serait-ce qu’un court moment, pour embrasser Elisa ?
Le ballet d’Ecureuil l’hélico bat son plein. Allers-retours incessants entre le MD et la base pour transporter marchandises et personnel, parmi lequel va se glisser notre Kerg’Hélène rayonnante.

Quant à moi, je m’offre une séance de bronzage, accoudée au bastingage. Cette température me paraît tout sauf normale, mais autant en profiter. Autant profiter de l’absence toute provisoire de vent, des deux arcs-en-ciel qui encadrent le bateau et du ciel bleu strié d’anthracite. Magie de l’instant. Plus tard, dans le calme d’une nuit remplie d’étoiles, nous verrons apparaître une lueur à l’horizon. Une grande lune rousse entrera en scène, arborant au front un bandeau nuageux couleur charbon. Arcs-en-ciel, nuées étirées, cormorans… décidément, en ce 21 mars, la nature s’habille en rayures."

Mireille D.

"‘’Terre, terre’’ cria le matelot du haut de la dunette…
Aux premières lueurs, les contours de Kerguelen se profilent. Le Mont Ross est nimbé de nuages. Le bateau a sérieusement ralenti depuis le début de la nuit, la bouée que nous devons récupérer n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Vite à la passerelle ! Il est 5h45, Jacques m’a devancée. Le commandant nous indique sur le radar la position du marégraphe, doté d’un GPS, c’est aujourd’hui plus facile à localiser.
Quand même, notre commandant conduit ça avec une précision d’horloger : 6h23 !! Les scientifiques ont largué un boitier qui va permettre de faire remonter les bouées à la surface. Brunies par les algues et un an de séjour par 100m de fond, du bout de la jumelle nous les avons repérées. La mer est calme mais la manœuvre ne s’en trouve pas moins délicate pour repêcher, au grappin, le ‘’boot’’ qui est ensuite accroché au treuil de la grue. En à peine trois minutes la bouée est sur le pont avant, tandis qu’à l’arrière on s’active pour larguer sa remplaçante. Du coup, toutes les opérations de débarquement sur la base de Port aux Français sont avancées de deux heures.
Une longue journée de préparatifs pour les ‘’voyageurs’’ que nous sommes, et qui seront débarqués directement sur les cabanes demain matin, un petit pincement au cœur pour Jordan, le ‘’pâteux’’ qui en prend pour six mois…
La météo est toujours insolemment favorable et nous longeons à présent la côte sud en direction de la baie du Morbihan…
Juste après le repas, une sorte de frénésie enfièvre le bateau. L’hélico commence ses rotations avec le préfet, les hivernants, le courrier, les scientifiques qui vont faire les relevés sismiques… La barge basée sur Port aux Français arrive auprès du Marion pour recevoir les containers extraits des cales par la grue avant et être acheminés à la jetée. On ne sait plus où donner de la tête. Grâce à Philippe, Hélène aura juste le temps de saluer sa fille sur la base entre deux rotations hélico, quant à moi, j’ai confié à Christiane une enveloppe pour qu’elle achète à la coopérative deux polaires et trois polos aux armes de Kerguelen.
Nous sommes un peu déçus de rester ce soir à bord. Deux nuits en cabanes auraient permis de mieux s’imprégner de l’ambiance. Mais voilà, on peut le comprendre, les ‘’basiers’’ sont prioritaires et nous sommes des ‘’touristes’’, payants, mais touristes quand même ! Heureusement le chef cuisinier, que nous avons complimenté pour son talent, continue à nous gâter.
Menu du déjeuner :
Salade
Filet mignon
Fromages
Fruits

Les sacs sont bouclés vivement demain…"

Josiane V.

"Les journées passent si vite, et je vois tellement de paysages divers, que j’en ai un peu oublié de poursuivre mes écritures dans mon journal de bord. Je vais y remédier. Donc, après l’île Crozet et deux jours de navigation, nous voici à… l’île de Kerguelen. Hé oui, nous y sommes arrivés, à cette île au nom enchanteur et mystérieux. Nous frôlons les 50° hurlants. Nous avons une chance insolente, la météo nous fait la grâce d’un vent faible et d’un froid très supportable, et de belles éclaircies ensoleillées.
Le Marion Dufresne est à l’ancre en face Port-aux-Français.
Très tôt le matin, du 21 mars 2014, le bateau se transforme en une fourmilière.
Je suis là en spectatrice de cette activité. Rien n’a été programmé pour nous, les 12 passagers voyageurs, aujourd’hui. Alors, de différents étages, dehors, à bâbord, à tribord, j’observe les vas et viens de l’hélicoptère, et de la barge pour les transports de fret.
Beaucoup de personnes du bord sont allés à terre pour « prêter » la main au déchargement du fret. Pour occuper mon temps, après ces moments d’observation, je suis allée à la salle de sport faire du vélo, puis à la salle informatique lire mes mails et en envoyer, puis je suis retournée sur la passerelle extérieure, contempler le paysage."

Monique B.

Samedi 22 mars

"Pauvre Ecureuil dans le brouillard épais qui l’empêche de décoller. Pauvre de nous, qui avions tant fantasmé cette journée. Le seul vent qui souffle est celui du pessimisme : tout est foutu, on ne verra rien des Kerguelen… Ce vent-là ne va pas nous aider à balayer le plafond de nuages, si bas qu’il touche la mer et atteint notre moral de plein fouet. Nos sacs à dos sont prêts à tout. On attend.
A neuf heures, il est décidé de nous transborder à la Base. L’hélicoptère peut se permettre cette minute de vol au jugé, ou du moins sans grande visibilité. Ainsi, nous n’aurons pas tout perdu. Le Disker a l’accent et l’affabilité du sud de la France. Il nous improvise une visite du site et de ses environs : un mélange de bâtiments neufs et de bâtisses vétustes à l’abandon, qu’il est prévu de désamianter ; des BLO (bêtes à longues oreilles, dont l’on s’interdit de prononcer le vrai nom sur les navires, superstition datant du temps où les bébêtes rongeaient tout à bord) ; des chats, fléau invasif impossible à éradiquer ; des cormorans, espèce endémique facile à approcher ; un jeune éléphant de mer au loin… Le tout sous un crachin 100% bretonnant. Il ne manquerait plus qu’un kouign aman avec le café ! Et devinez quoi ? Ce qui nous attend au réfectoire, c’est précisément ce gâteau 100% breton, beurre et caramel. 1000 calories au centimètre carré. J’en prendrai quand même un bout lilliputien, histoire d’égayer mon humeur.
Ce qui achèvera de l’égayer, c’est la brise qui vient de se lever, dissipant le gris. C’est l’annonce du départ pour Ratmanoff, juste après le plantureux déjeuner : civet de renne (autre espèce invasive du coin, importée en d’autres temps, pas si reculés) et douceurs variées…

Hop, c’est parti ! Ce vol d’Ecureuil inespéré nous transporte, dans tous les sens du terme. Quinze minutes, autant dire une éternité de paysages grandioses, océan, lacs, cascades et glaciers… avant de nous déposer gracieusement devant la cabane du pêcheur.
Derrière, coule une rivière. Devant, l’herbe et la mousse descendent en pente douce vers la mer. Graminées et pissenlits importés gagnent massivement du terrain et prennent le pas sur les espèces natives, acaena et azorelle. Guidés par Cédric (le Directeur de la réserve naturelle), Yves et Paul ses collaborateurs, nous nous dirigeons vers l’océan, surplombés par des skuas inquisiteurs qui, intrigués, ont renoncé pour l’occasion à la prédation des bébés manchots. Avant la plage, quelques poignées de royaux sont postés en éclaireurs, ainsi qu’un « bonbon », éléphanteau de mer, mets de prédilection des orques (pour mémoire). En l’occurrence, pas d’orque en vue, juste des bipèdes indiscrets qui s’avancent jusque sous son nez. Il faut dire qu’il est si mignon, avec son museau souriant, ses grands yeux tout ronds…
Ensuite, ce ne sera que magie pure. Cette longue promenade sur la plage en compagnie de milliers de manchots royaux, les parents, chargés de poisson, convergeant en flux permanent vers la nurserie ; ces éléphants de mer adolescents qui jouent à se battre les uns contre les autres, qui se jaugent et se cognent, torse contre torse ; l’écume qui resplendit sous les rayons d’un soleil vainqueur… Magie, pure magie.

Heureusement que l’odeur de la manchotière nous ramène les pieds sur terre. J’interroge Yves : ces jeunes phoques effrayés qui nous montrent les crocs, ne les perturbons-nous pas un peu trop, avec nos photos ? A part des scientifiques épisodiques et les 4 rotations annuelles du MD, ils ne voient personne, alors c’est tolérable.
Soirée fiesta dans la cabane du pêcheur. Au menu : terrine de rennes préparée par le cuisinier de Kerguelen, suivie d’une splendide truite saumonée fraîchement attrapée par Daniel dans la rivière d’à-côté et parfaitement accommodée par Cédric. Le tout arrosé d’un Bourgogne aligoté.
Elle est pas belle, la vie ? On terminera en beauté par une tarte Tatin, suite logique du kouign aman. La totale. De la cabane, montera vers les étoiles un chant aussi discordant que tonitruant : « C’est moi Ricardo-do-do, le roi des manchots-chots-chots… », notre hymne « national »."

Mireille D.

"Une journée riche en émotions !
Au réveil, le temps est pourri. Les rotations de l’hélico sont interrompues en raison du brouillard. Il ne peut pas nous emmener vers les cabanes comme prévu. Nous tournons comme des otaries dans leur bassin, de la passerelle aux cabines, impatients de débarquer.
Finalement, l’OPEA décide de nous acheminer vers Port aux Français, en attendant que la visibilité revienne.
Nous décidons unanimement de prendre nos sacs pour ne pas perdre de temps si le ciel se découvre. Nous sommes accueillis par le DisKer, Christian Fressignac, un collègue Principal de collège qui a pris une année de disponibilité pour tenter l’aventure. Denise, la petite Marie de Ker (nom ‘’taafien’’ pour désigner la responsable du service à table) a retrouvé le sourire en prenant ses fonctions et nous accueille avec un deuxième petit déjeuner : café, thé, kouign’ a man et pâtisseries. J’ai bien compris : dans les TAAF quand il faut tuer le temps, on MANGE !
Nous déposons nos sacs dans les locaux de la réserve naturelle et Aurélie, sous un petit crachin breton, nous emmène vers la colonie des Cormorans de Kerguelen qui nichent près de la vanne d’arrivée du fuel. En chemin, nous visitons Notre Dame des Vents, et repérons une multitude de BLO qui se baladent tranquillement aux alentours.

Port-aux-Français est une base importante. Les infrastructures ont été rénovées. Des demi- lunes subsistent et témoignent de l’activité passée. La qualité de vie était sans doute, à cette époque beaucoup plus spartiate. Aujourd’hui, une salle de loisirs baptisée ‘’Totoche’’ occupe le premier étage du bâtiment et connaît des soirées animées !
Nous faisons un saut jusqu’à l’Agence postale avant de déjeuner avec l’ensemble des personnes de la base, une centaine de convives. Le Chef s’est surpassé : Civet de rennes, pour nous tous c’est une découverte !

Le café avalé, nous sommes réunis pour partir vers la cabane de Ratmanoff où finalement tout le groupe passera la nuit. En trois rotations, nous sommes à pied d’œuvre et découvrons un petit bungalow à un kilomètre du littoral, perdu au milieu d’une lande constellée de petits étangs, enfin petits, vus du ciel, bordé par une rivière. Vu du ciel on a l’impression de survoler une gigantesque éponge.
A peine atterri, Daniel a sorti la canne à pêche et brandit à notre arrivée sa première prise : une truite de 70 cm au moins, que nous partagerons au diner.



Cédric, Yves, ornithologue et Paul profitent de l’embellie pour nous emmener à pieds, à travers les Dombes, jusqu’à la plage où des milliers de manchots sont rassemblés. C’est pire que les quais du métro parisien aux heures de pointe, on ne sait plus où braquer l’objectif de la caméra. Les petits encore ébouriffés dans leur duvet brun se serrent les uns contre les autres, sous le regard envieux des skuas et des pétrels. On appelle ces regroupements des ’crèches’. Sur plusieurs kilomètres de sable noir, les uns sortent de l’eau, le ventre gonflé comme une outre tandis que d’autres se mettent à l’eau pour partir pêcher. Ici, c’est toute l’année une journée classée rouge pour la circulation. Ils sont plus de cent cinquante mille individus : bonjour l’odeur, malgré le vent ! Quelques éléphants de mer ondulent parmi eux et jettent un regard indifférent aux bipèdes multicolores qui les mitraillent à qui mieux mieux. La température fraichit rapidement et nous remontons, face au vent, vers la cabane. Un petit coup de pêche encore avant la nuit pour les mordus. Je n’ai de ma vie jamais vu de pareils spécimens de truites, énoooormes …

On s’affaire dans la cabane, trouver son lit, se débarrasser des bottes et des vêtements mouillés. Pendant que nos guides préparent avec l’aide d’Olivier et Elisabeth la truite qu’il faut tronçonner pour quelle tienne sur la plaque du four. Il fait un peu froid mais l’ambiance aura vite fait de réchauffer l’atmosphère. Quelques bonnes bouteilles accompagnent un festin de roi. Filets de légine au citron, filets de truite fumée, terrine de rennes.
Quand arrive la daube, nous n’avons plus faim. Pourtant, il y a encore quatre tartes Tatin pour éponger les onze bouteilles, il faut bien ça ! Nous avons bien ri, entonné Ricardo le manchot à la demande de Daniel qui, au moment de la vaisselle, prend les affaires en mains et en deux temps trois mouvements, chacun rejoint son duvet. La nuit est redevenue calme. Seul le vent a gardé toute sa force. Pour les toilettes c’est au gré du vent… Je m’endors avec l’Ipod sur les oreilles."

Josiane V.

"Oups, la météo n’a pas l’air très favorable pour un débarquement en hélico. Le paysage est caché derrière un épais brouillard… enfin bref, nous restons à bord. Les consignes se succèdent et se contredisent au gré de la météo, mais nous aurons une belle surprise… En fait, elles nous permettons de débarquer à Port au Français, ce qui n’était pas prévu pour nous…
Nous avons donc eu l’occasion de marcher sur la base et de voir la multitude de BLO qui galopent partout, ainsi que des chats, des Cormorans, des sternes, des goélands Dominicains…
Les plans étant bouleversés au fil du temps, nous déjeunons à la base, avec les scientifiques. Certains repartent avec nous, d’autres débarquent pour hiverner six mois ici, et d’autres prolongent leurs temps de travail sur ce même lieu. Ils ont tous beaucoup de choses à se raconter et les discussions vont bon train… à une soixantaine dans la salle à manger, le niveau sonore montre l’émotion et l’excitation de ce moment très spécial que j’ai l’occasion de vivre, et de partager un peu avec eux.
Et comme tout à l’air de vouloir se profiler à notre avantage, nous allons partir vers la cabane RATMANOFF. Nous devions nous partager, 6, et 6 entre les deux cabanes : RATMANOFF et LABOUREUR, mais, la nouvelle version du moment est que nous partons tous voir les manchots à RATMANOFF, et nous y resterons dormir. Notre survol a été au-dessus d’une zone très marécageuse, pleine de minuscules cuvettes d’eau. En moins de 15 minutes en hélico, nous arrivons à la cabane auprès d’un petit torrent. Les premiers arrivés sont à la pêche et une belle truite a déjà été ferrée. Mais, nous ne sommes pas là que pour cela. Nous enfilons nos BOTTES, nous nous couvrons chaudement et nous partons vers la plage où la colonie de Manchots Royaux réside en cette période de l’année avec leurs petits. Vive les bottes, nous pataugeons en marchant sur l’herbe endémique l’acaena, petite fougère rase. Les skuas volent au-dessus de nos têtes, ainsi que les grands albatros, les sternes…

A l’approche de la mer, sans les voir, je sens l’odeur particulièrement forte de la manchotière, et j’entends les manchots s’appeler pour se retrouver, parents / petits. Des manchots, à perte de vue sont répartis sur la grève. Au milieu d’eux, des éléphants de mers se prélassent, ou, pour les plus gros, se font des joutes, redressant leur torse et se les entrechoquant.

Les Pétrels Géants sont aussi de la partie, avançant en se dandinant, au milieu des manchots, cherchant quelque nourriture à se mettre dans le bec : œuf ou bébés égarés. De la cabane d’observation des scientifiques, la vue d’ensemble est spectaculaire. Pour partir en mer, chercher à manger, les Manchots Royaux entrent dans les vagues en rouleaux, et disparaissent.
Nous longeons le bord de mer et nous sommes la curiosité de tous ces animaux. Certains sont craintifs et s’éloignent de nous, d’autres sont téméraires et s’approchent très près, très curieux de qui nous sommes.

Ne voulant pas nous faire surprendre par la nuit, nous retournons à la Cabane. Les « accros » de la pêche y retournent, les autres vaquent à leurs occupations. Paul, Yves et Cédric préparent les bougies, et s’affairent au repas. Ce n’est pas encore aujourd’hui que nous allons mourir de faim. La nuit arrive doucement, les skuas restent près de la porte pour un éventuel morceau à manger… La soirée est très animée, la truite est déjà mangé, la chanson de « Ricardo le manchot » emplie la cabane. Nous allons, avec plaisir, nous installer dans les deux dortoirs par 6.
C’est très confortable, et dans le mien… pas de ronfleur. Nos trois accompagnateurs ont dormi sur des matelas par terre, dans la grande salle."

Monique B.

Dimanche 23 mars

"Au petit matin, quelque difficulté à s’extraire du duvet pour ceux qui ont participé aux libations… Daniel, imperturbable est déjà au bord de la rivière… Le temps de refermer les sacs et d’avaler un petit déjeuner, l’hélico s’annonce déjà pour nous transporter vers la cabane de Laboureur. J’en connais qui se félicitent de ne pas être de la première rotation. Les 30 minutes de trajet leur laissent le temps de faire encore quelques prises. Nous prenons Philippe au passage puis faisons un stop sur le Marion pour récupérer un gilet de sauvetage et nous voilà, à nouveau entre ciel et terre, longeant le littoral pour ensuite pénétrer à l’intérieur des fjords qui font autant de petites mers intérieures. Il fait un soleil éclatant. Je suis assise à côté du pilote, je m’en mets plein les yeux. Le relief érodé en strates parallèles se reflète dans les eaux sombres de la baie du Laboureur.

La cabane est posée au bord d’une plage noire à deux pas d’une petite cascade. L’embarcadère qui sert à la barge de PAF ondule mollement. Vite, il faut profiter de cette belle lumière pour une petite aquarelle, pendant que mes coéquipiers se dirigent vers l’isthme pour déguster quelques moules crues. Les moules de Kerguelen sont à l’image du paysage : grandioses ! Le groupe est à nouveau reconstitué en trois rotations. Le temps de poser les sacs dans la cabane, baptisée ’’Mairie annexe’’ ce qui vaut la photo un jour d’élections municipales, nous partons sous la conduite d’Aurélie, petite Chamoniarde exilée pour la réserve, observer une colonie de manchots Gorfous qui nichent dans les rochers.

Nous avons troqué les bottes contre les chaussures de rando, c’est plus confortable, sauf pour Thierry dont la semelle droite est en train de bailler dangereusement. Qu’à cela ne tienne, je coupe le lacet pour ligaturer le bout de sa chaussure, en espérant que ça tiendra le coup !
Planqués dans une anfractuosité, cinq petits jouent du sourcil et ne semblent pas trop effrayés par les objectifs. On les appelle aussi gorfous sauteurs car ils sont capables, ce qui est le cas présentement d’escalader des rochers sur une hauteur conséquente. Nous entamons ensuite la montée d’un petit col qui doit nous mener sur la crête d’où le panorama sur la baie est grandiose. Nous cherchons les rennes à la jumelle mais à part quelques crottes et des empreintes fraiches dans la boue, ils nous ont peut-être repérés et sont partis se mettre à l’abri.

C’est l’heure du pique-nique, le ciel s’est éclairci à la demande. Un petit coup de blanc pour se requinquer et c’est reparti pour la descente par le même chemin. Juste le temps de boucler le paquetage et la première équipe part au-devant de l’hélico sur l’étroite langue de terre plane.
Le retour est un peu agité, les rafales bousculent notre frêle écureuil qui après une courte pause sur PAF, regagne le Marion. Premier à la douche, premier à la lingerie, on nous a prévenus, les machines vont être prises d’assaut. La soirée se termine à la table du Préfet, après, c’est devenu une habitude, un passage au bar. Pas besoin de berceuse, on a marché 4 heures dans le vent et on a du sommeil à récupérer de la nuit précédente.
Ah j’allais oublier le menu :
Friand poulet peï
Tagliatelles Bolognaises
Fromages
Fruits"

Josiane V.

"Premier matin du monde. L’herbe fraîche s’étend jusqu’à la mer, le long de la rivière.
Tendresse, pureté des couleurs sous le jour naissant. Je prends une longue inspiration, un grand bol de cet air limpide qui emplit mes poumons d’un bonheur sans mélange. A mes pieds, un bébé skua, boule de plumes de belle taille, plus gros que ses parents qui débarquent au son de ses piaillements et lui régurgitent un bout d’entrailles orange. Celles de la truite saumonée que Daniel vient de pêcher, dès le petit-dej avalé. On est passionné ou on ne l’est pas.
Un bruit de moteur au premier matin du monde, quoi de plus incongru ? L’oiseau blanc du Marion
Dufresne vient de se poser devant la cabane du pêcheur. En route pour de nouvelles aventures !
L’hélicoptère survole à présent un paysage à couper le souffle. A perte de vue, ce ne sont que fjords, canyons, cascades… un mix de Norvège et de Colorado. Et pour couronner le tout, le Mont Ross et ses neiges éternelles étincelantes dans le lointain. Notre Ecureuil, piloté avec assurance par Pascal, se pose en douceur sur une langue de terre, près d’une cabane où nous déposons nos affaires. Orgie de moules crues à 10h du matin, étrange expérience. Il y en a tant qu’elles craquent sous nos pieds. Les coquilles striées abritent les endémiques, les autres ont été importées et se sont développées. Elles sont de goût différent, mais toutes délicieuses. J’aurai mal au ventre, tout se paie ici-bas, mais tant pis, on ne vit qu’une fois.

Pour faire passer, longue balade autour de ce qui ressemble à un lac et qui est en fait un bras de mer. Cormorans, bébés gorfous sauteurs, ces drôles de manchots hirsutes si comiques, si craquants. Puis ascension de la colline en se battant contre le mauvais temps… et large récompense après l’effort. Comment décrire l’indicible ? Il faudrait un Cézanne, un Le Clézio, un Rodin, pour s’exprimer sur ce qui s’offre à nous, alors que le soleil revient dans la danse. L’ocre ciselé des montagnes érigées en gigantesques statues, la mer qui étire son indigo, qui s’étend, paresseuse, et prend ses aises dans le ravin… Pique-nique avec vue panoramique sur ce chef d’œuvre taillé par des géants. C’est si beau que les larmes me viennent et j’ai très envie de dire merci, de sauter au cou de n’importe qui. Pour ôter la boule dans ma gorge, rien de tel qu’un bon verre de vin. Car jusque dans ce coin de paradis, il y en a ! On est vraiment traités comme des rois. Après deux jours d’absence, des étoiles plein les yeux, nous retournons sur le Marion comme à la maison."

Mireille D.

"La salle principale est envahie par le soleil, les grandes fenêtres nous donnent l’impression de petit déjeuner dehors. Mais il n’est pas question de traîner, la météo nous est favorable, et dès la demie de 8h, l’hélico arrive pour transférer les premiers d’entre nous à la cabane de LABOUREUR. Un bébé skua appelle ses parents, il a faim et ne sait pas encore se débrouiller seul. En trois vols, nous passons à la base pour échanger d’accompagnants, et nous
arrivons à Laboureur, avec Philippe, Aurélie et Samuel. Nous volons en longeant la côte et ses petits lacs intérieurs, et de loin nous apercevons le Mont ROSS, 1850 mètres, très enneigé, et exceptionnellement dégagé de nuages. L’hélico nous dépose sur une bande de terre, pas loin de la cabane. Elle est au bord d’un bras de mer. Notre première exploration va vers le passage étroit de bras de mer qui relie le lac au fjord, cette zone est recouverte de grosses moules. Les striées sont les endémiques et les autres, sont bleus nuit, comme celles de France. La striée est très ferme, croquante, et a un petit goût de noisette.

Dès que nous sommes tous là, nous nous équipons pour aller rencontrer une petite colonie de Gorfous Sauteurs. Les jeunes ont encore, en partie, leur duvet, ils nous observent sans trop de frayeur.

Nous repartons à l’assaut du col d’où l’on nous promet une magnifique vue sur un autre fjord.
En montant, quelques pierres roulent sous nos pieds et si nous nous retenons en posant la main gantée par terre, nous nous retrouvons avec plein de petit « grattons » des fleurs d’Acaena incrustés sur le gant. Vers le haut, nous voyons des traces récentes de rennes, dans les coins de terre meubles et humides. En haut du col, bien venté, le paysage est grandiose. Nous faisons la pose sandwich. En face, une haute cascade descend par paliers jusqu’au grand Fjord. La fin de la descente vers la cabane se fait sur un petit sentier en dévers le long du lac. La météo nous montre, enfin, un peu son climat plus habituel ici : le vent monte, il pleut et la température se refroidit vite. Mais, nous n’aurons pas à nous y confronter longtemps, car nous retournons au bateau, il est l’heure. Pendant ce temps-là, la fourmilière entre le bateau et la base a continué à s’activer.
Ce soir, nous quittons la Base de Port aux Français, pendant le dîner. La rotation continue.
Les hivernants restants à la Base, et les partants sur le Marion Dufresne se font un dernier au revoir, de loin… Les premiers jours pour chacun d’entre eux vont être un peu compliqués à vivre."

Monique B.

Lundi 24 Mars

"16h00, la dernière escale aux Iles Kerguelen est terminée et c’est la grande remontée sur le N- Est en direction des Iles St-Paul et Amsterdam qui commence, annonçant les prémisses de la fin de rotation… Que dire de ce fabuleux W.E aux Kerguelen ?… Les mots les plus enthousiastes, les plus positifs ne suffisent pas pour décrire la beauté des paysages, de la vie animale… Pour moi les Kerguelen resterons le domaine de l’indicible, tant la puissance des émotions ressentie est forte et non encore clairement organisée dans ce qui deviendra mes souvenirs. Les personnages qui nous ont accompagné à l’occasion de ce W.E sont peu nombreux mais passionnants, tels que : Pascal, le pilote de l’hélicoptère qui maîtrise à merveille son « Ecureuil » dans les rafales au sortir de la D.Z sur l’arrière du Marion Dufresne, et qui nous aura conduit à Paf (Port aux français) à la cabane Ratmanoff et le lendemain à la cabane Laboureur et retour via Paf.
Aurélie, Cédric, Paul, Philippe, Samuel et Yves qui nous auront conduit entre manchots, bonbons (éléphant de mer de moins d’un an), skua, pétrel géant, albatros… et que dire de cette mémorable soirée aux bougies à la cabane Ratmanoff où Cédric et son équipe nous ont préparé un dîner somptueux au programme duquel, il ne faut pas oublier cette délicieuse truite de quelques 3 Kgs…pêchée par notre ami Daniel, Un vrai régal !
Et cette arrivée à Laboureur, où Philippe nous a fait découvrir un petit déjeuner de moules exquises et vivantes !… à 09h00 du matin juste avant d’apercevoir dans un recoin rocheux, une famille de jeunes gorfous sauteurs, réveillés par le passage d’un groupe de sternes au bec et aux pattes d’un rouge vif éclatant.

Sans oublier George Marjak, le CDT du Marion Dufresne et l’ensemble de son équipage, qui nous a ouvert l’accès de la passerelle sans modération et d’une disponibilité à toute épreuve.

La longue route pour remonter à la Réunion continue, mais il est certain qu’elle sera trop courte pour notre petit groupe de 12 personnes."

Jacques S.


"Pendant la nuit nous avons longé la côte sud pour nous présenter au petit jour à l’entrée de la Baie de la Table. Prudemment car le passage est relativement étroit, le Marion s’engage vers le fond où débouche le Glacier Ampère. La météo change en quelques minutes passant du brouillard au grand soleil mais le vent est glacé et l’ondée se transforme en neige. Confortablement installés dans la passerelle, nous suivons les manipulations : mise à l’eau du zodiac, transport par hélico du matériel et des déchets de la cabane où les glaciologues amenés par ‘’l’Austral’’ ont séjourné quelques jours. Ils sont venus faire des prélèvements et repartent avec des containers d’échantillons. Les appontages sont difficiles car le vent forcit à 45 nœuds par moments. Il faut tout le talent de Pascal pour mener à bien cette mission délicate. Vers midi nous sortons de la baie entre le Massif Rallier du Baty et le massif Gallieni où le Mont Ross se laisse entrevoir au milieu des nuages. Nous revenons vers l’est en longeant la côte, jusqu’à la presqu’île Jeanne d’Arc et ses falaises abruptes. A la jumelle, on aperçoit une colonie de manchots gorfous. L’hélico repart par une série de slings. Cédric s’est fait déposer en haut de la falaise avec Marion. Ils sont allés vérifier l’état du sentier et l’on se sent soulagés de les voir revenir car l’endroit est dangereux. Je n’ose pas imaginer un faux pas au bord du vide.

Chacun profite de cette journée pour compléter le journal de bord, trier les photos. En fin d’après-midi, nous nous éloignons de la côte. Adieu Kerguelen…
Beaucoup de visages nouveaux au forum où Ladislav paie sa tournée.

Bon anniversaire à Monsieur Jean, le serveur le plus stylé des TAAF !"

Josiane V.

"Escale « technique » au pied du Cook sous un ciel changeant. Qu’elle s’illumine d’or ou d’argent, la calotte glaciaire brille de tous ses feux, la montagne tire son épaisse langue blanche, presque jusqu’à la mer. Il s’agit d’aller par hélicoptère ravitailler le refuge d’en face, en prévision de l’hiver. Quant à nous, les douze, nous contemplons et contemplons, en nous disant que la logistique a du bon.
Lors de notre arrivée à Kerguelen, nous redoutions de devoir rester cloîtrés sur le bateau.
Finalement, nous avons eu droit au programme complet, avec supplément, grâce au mauvais temps
 : la visite de la base. Nous sommes décidément placés sous une bonne étoile. Départ pour Saint-Paul et Amsterdam. Qu’est-ce qui nous attend ? Sans doute encore le meilleur du meilleur…"

Mireille D.

"Nous avons quitté la terre de Kerguelen.
Durant la nuit précédente, le Marion a longé la côte Sud de l’île, en direction de l’Ouest, pour aller se positionner à l’intérieur de la Baie de la Table. Cette partie est l’une des plus belles, par ses falaises abruptes, ses à-pics déchiquetés, exposées aux vents soutenus et à la houle de l’ouest.
Tout au long de la matinée se sont déroulées les « manip » pour relever les données scientifiques nécessaires aux glaciologues, et également pour évacuer les déchets collectés à la cabane de La Mortadelle.
En effet, le glacier recule à une vitesse qui questionne ; il ne se reconstitue pas malgré les apports de neige annuels. La cabane se trouvait autrefois à son front, elle en est maintenant tellement éloignée qu’il a fallu positionner un nouvel abri beaucoup plus haut afin de rendre le travail des scientifiques plus efficace. Une fois ces missions accomplies, le bateau entreprend sa sortie de ce fiord étroit. La manœuvre se fait prudemment et avec une grande vigilance de la part du commandant.
Le temps s’éclaircit, le soleil fait resplendir les sommets en partie enneigés de la péninsule Rallier du Baty à l’ouest ; ceux du massif Gallieni, par contre, restent estompés par la brume et les nuages sommitaux qui nous cacheront le sommet du Mont Ross malheureusement.
Au fur et à mesure que nous approchons de la sortie du fiord, le vent se fait plus cinglant. On a du mal à rester sur le pont le plus haut et encore plus à prendre des photos.
Nous longeons à nouveau toute la côte sud, en direction de l’Est, et stoppons pour une nouvelle « manip » face à la falaise dite des « sourcils noirs ». Cette appellation fait référence aux albatros du même nom, dont les yeux, entourés de noir, leur donnent une expression douce en même temps que ténébreuse. Cette colonie partage les escarpements de la falaise avec des gorfous « macaronis ». Une cabane pour les scientifiques a pu être construite dans un repli de la paroi quasi verticale.
Une fois de plus nous admirons les virevoltes de l’hélicoptère par vents de 30 à 40 nœuds, piloté avec maestria par Pascal. D’ailleurs ceux qui réceptionnent les caisses ramenées à bord font preuve également d’un grand professionnalisme pour guider les filets et leurs contenus à l’intérieur des cales. Nous sommes admiratifs de leurs compétences et de leur travail d’équipe.
Ce soir, cap au Nord/Nord-Est, vers les îles de St Paul et Amsterdam que nous atteindrons jeudi matin à l’aube, avec une vitesse de 12-13 nœuds."

Hélène C.

Utorok, 25. marca


"Nedeľa ráno, ostrov Kerguelen, pláň známa pod menom Ratmanoff. Po raňajkách v chatke pre nás prišla helikoptéra, ktorá všetkých 12 turistov postupne odvážala na druhé plánované miesto, záliv Laboureur, asi 20 minút letu. Nechcem stále používať superlatívy, ale toto bol rozhodne najkrajší let, aký som kedy absolvoval ! Ocitli sme sa totiž v úplne inej scenérii, než v predchádzajúci deň, v oblasti plnej hôr, skál, fjordov, vodopádov a jazier, všetko krásne osvetlené trvajúcou slnečnou žiarou pod bezoblačným nebom. Helikoptéra nás vysadila pri jednom zálive, tam sme si odložili veci v chatke, na pláži sme ochutnali super dobré kerguelenské mušle (surové, ležali ich tam všade milióny) a potom sme sa vydali na asi 4-hodinovú pešiu túru.

Tu sme prvý krát videli kormorána, veľmi pekného a zaujímavého vtáka, ktorý je taký trojživelník - vie aj lietať, aj plávať pod vodou, aj chodiť po suchej zemi. Tiež sme počas prechádzky videli malý kŕdeľ Rockhopper penguin (neviem, ako sa volajú po slovensky), čo sú menšie tučniaky, ktoré žijú medzi skalami pri pobreží a doslova skáču z jednej skaly na druhú. Zaujímavé sú tým, že majú žlté "vlasy" na oboch stranách hlavy a že na rozdiel od tučniakov kráľovských, ktorý inkubuje svoje vajíčko vo vrecúšku nad chodidlami, tieto penguiny si robia naozajstné hniezda, podobne ako lietajúce vtáky. Videli sme len mláďatá, pretože všetky dospelé boli práve na love.

Potom nás čakal dosť náročný výstup na jeden vrchol, v ťažkom kamenistom teréne. To úsilie však
stálo za to - výhľad z hora na okolité fjordy bol neopísateľný, ako z iného sveta ! Tam sme sa všetci pekne usadili, z batohov sme vybrali dopredu pripravené bagety so šunkou, paradajkami a syrom, sprievodcovia otvorili štyri fľašky dobrého Bordeaux (s Francúzmi sa cestuje veľmi dobre :-) a dokonale sme si to všetko vychutnali. Ďalší nezabudnuteľný zážitok.
Počasie nám stále prialo, ale nie na dlho - sotva sme dorazili späť do chatky, tak sa z ničoho nič objavili ťažké čierne mraky a o chvíľku sa spustil prudký a studený lejak. Na loď sme sa vracali helikoptérou v daždi a silnom vetre a každý sa tešil na dobrú, horúcu sprchu."

Ladislav B.

Tuesday, 25 March

"For me, the most fascinating aspect of these remote lands is the fact that the animals living here have little or no fear of people. In fact, many of them are even curious about us, happy to come over and take a good look at these strange intruders. The royal penguin is the prime example - all it takes is to sit down on a beach and several individuals will immediately start approaching. From the front, from behind, from the sides… and after a minute or two one is literally surrounded by these extraordinary animals. They stop at arm’s length then start turning their heads right and left to check out the rare homo sapiens in detail.
After a while they get bored and depart, only to be replaced by another curious flock of these stunningly beautiful onlookers…

The penguins often give us a good laugh too. While walking on the beach of Ratmanoff, on the west coast of Kerguelen, we often observed individuals who were either asleep or too preoccupied with cleaning their feathers to notice us. When they finally looked up, they gave us a shocked stare then panicked briefly before started backing off. But as soon as they realised that we were no threat to them, the flightless birds calmed down, stopped and looked at us with rather comical expressions on their colourful faces.

The same is true about most flying birds. The petrels and cormorants often let us approach them within less than two metres before they showed any kind of shyness. The small herd of young rockhopper penguins that we observed at the Bay of Laboureur was also highly welcoming, curious rather than scared. And the opportunist skuas would even eat from our hands ! We didn’t approach the albatrosses as it is their nesting season and we didn’t want to give them any unnecessary stress during these sensitive times.

Interestingly, the same cannot be said about any of the animal species introduced to Kerguelen over the past couple of centuries. The reindeer ; the rabbits and even the cats evaded us like plague, sensing that they wouldn’t be safe among these tall two-legged creatures. And they were right. Three enormous trout, also an introduced species, fell victim to Daniel’s fishing skills near a fast-flowing stream at Ratmanoff. The largest of them, a 70 centimetre specimen was big enough to feed all of our 15 mouths, plus the resident skua family that included a very cute newly-born."

Ladislav B.

"UN LONG WEEK-END à KERGUELEN

Comment s’y rendre ?
Par route : impossible !
Par avion : il n’y a pas de compagnie aérienne qui dessert l’archipel des Kerguelen.
D’ailleurs, il n’y a pas de piste.
Par bateau : Le mieux est de prendre une place sur le Marion Dufresne, navire scientifique et ravitailleur affrété par les TAAF. Le voyage dure 9 jours avec escale obligatoire à Crozet.

Comment circuler dans l’archipel :
Pas de transport collectif, pas de taxi. En fait, très peu de routes, concentrées juste autour de la capitale, Port-aux-Français. Certains endroits sont accessibles par mer, d’autres par terre après plusieurs heures de marche dans des terrains arides, ou spongieux, ça dépend des endroits. On utilisera le plus souvent l’hélicoptère embarqué du Marion Dufresne. S’adresser à Philippe, l’accompagnateur des TAAF, qui en parlera à Patrice, l’OPEA, qui en parlera à Pascal, le pilote.
Port-aux-Français pratique.
On trouvera facilement en ville l’hôpital, la Gérance Postale, la chapelle, la résidence du DISKER, ou chef de district de Kerguelen, la bibliothèque, l’héliport (ou DZ comme Drop Zone),…

Où dormir ?
1 - Quelques possibilités d’hébergement à Port aux Français. S’adresser directement à Christian, le DISKER.
2 - En cabane, dans des endroits les plus isolés possibles, à Ratmanoff, à Laboureur, par exemple. Ce sont des cabanes de 6, 8, ou 12 places, ravitaillées régulièrement en nourriture et en gaz. Il y a un groupe électrogène, pas nécessaire lors de notre passage, et c’est tout notre groupe avec Paul, Yves, et Cédric, le directeur de la Réserve Naturelle, qui a diné et dormi au milieu d’une immense plaine d’herbes rases, sur une couche d’humus très humide.
3 – On peut aussi rester à bord du Marion Dufresne, mais franchement nous ne le conseillons pas.

Où manger ?
L’unique restaurant de PAF s’appelle la « vie-com ». Le menu y est unique, l’ambiance chaleureuse, on peut y manger à plus de 60, sur trois grandes tables. Suivant l’humeur du chef, on peut y déguster du civet de renne, des asperges vinaigrette aux herbes, du pain aux algues, ou du kouign aman avec le café du matin, et je dis bien déguster. Tout cela est excellent.
Pour les repas en cabane, le chef nous a proposé de la truite fumée de la Rivière du Château, du carpaccio de légine, de la terrine de renne, et de la tarte tatin. Nous y avons ajouté une truite saumonée que Daniel a pêchée dans la rivière derrière la cabane. Plus qu’un festin, un repas de fête !

Où sortir ?
Chez Totoche, dans le même bâtiment que le restaurant, à l’étage. Nous n’y sommes pas passés à la bonne heure. On ne peut décemment pas être chez Totoche et à Ramatnoff au même moment.

Que voir ?
A Ramatnoff, la manchotière (compter 3 heures pour en faire le tour), des dizaines de milliers de manchots royaux, de tous âges, petits et grands, des éléphants de mer, femelles et jeunes quand nous y sommes passés la dernière fois, et quelques pétrels géants et skuas en embuscade autour de tout cela. Avant d’atteindre la manchotière, dans un paysage où le regard se perd à l’infini sur l’herbe rase et humide, on peut voir plusieurs grands albatros au nid, en couvaison.

A Laboureur, paysage très minéral au bord d’un fjord. Collines de roche très friable, vallons très venteux où la végétation s’accroche au milieu des pierres. Ne pas hésiter à marcher une heure pour voir des jeunes gorfous derrière des rochers, à l’abri du vent (pas fou le gorfou !), puis à rajouter une autre heure pour atteindre un col qui domine un bras du fjord. Paysage originel à couper le souffle ; nous conseillons le pique-nique devant ces merveilles, puis quand c’est le vent qui coupe le souffle, redescendre vers la cabane pour un thé chaud avant le transit hélico. Un peu secoué cette fois-ci, mais Pascal a su maîtriser les rafales.

A Port-aux Français, ne pas manquer la bibliothèque, qui a été installée dans le premier bâtiment météo construit sur l’île. Intérieur tout bois, chaleureux, qui donne envie de prendre une BD dans un fauteuil quand le vent souffle, souffle, et souffle encore.

Que faire ?
Pêcher : Dans la rivière derrière la cabane de Ratmanoff.

Compter les manchots, attention de ne pas se laisser surprendre par la nuit, ils sont TRES nombreux.
Observer les pétrels, les albatros, les skuas, les sternes de Kerguelen, les cormorans de Kerguelen, blancs et noirs, sans oublier les éléphants de mer.

Se laisser habiter par la magie de ces lieux, où la majeure partie de la vie vient de la mer, pas d’arbres sur l’archipel, seulement 24 espèces végétales endémiques.

Se souvenir des récits des explorateurs qui ont découvert ces terres dans des conditions incroyables, et de ceux des naufragés qui sont arrivés très démunis sur ces côtes inhospitalières.
Admirer les changements incessants de la lumière, au gré des nuages qui passent gris, noirs, parfois chargés de pluie ou de petits flocons de neige.
Enfin, si vous avez encore un peu de temps le lundi avant de repartir, laissez-vous guider par le Marion Dufresne vers la Baie de la Table, fjord qui s’enfonce jusqu’au pied du glacier Ampère. Environ 10 miles à l’intérieur des terres entre deux rives de collines noires et vertes, avec en arrière-plan des sommets enneigés qui jouent à cache-cache avec les nuages et les bancs de brume.

Ce long Week-end à Kerguelen a été fabuleux et impressionnant à tous points de vue !!!!!!!!!!!!!!"

Olivier L.

"Du Marion Dufresne, face à Kerguelen.

Je vous écris d’un autre monde…
Un monde ou « la dure loi de la nature » s’exprime avec une telle simplicité qu’elle finit par s’imposer comme une évidence. Ce que je ressens parfois comme une brutalité n’est qu’obéissance à la survie d’une espèce. La présence des pétrels géants, prédateurs des plus jeunes manchots royaux, au sein même de la colonie a de quoi surprendre. Les parents mettent les petits en « crèches » pour les protéger mais leurs petits coups de becs, fussent-ils royaux, ne découragent que pour un temps le visiteur affamé, et pour mieux l’orienter vers les plus isolés et les plus faibles. Ici pas de congélateur, la nourriture reste sur pied.

Cette dure loi de la nature s’adresse aussi à tous ceux qui ont bravé « vents et marées » pour tenter l’aventure. J’ai peine à croire comment des hommes ont pu naviguer jusqu’ici, dans ces lieux aussi magnifiques qu’hostiles, avec si peu d’équipement de navigation. Ici on peut vivre les quatre saisons en moins d’une demi-heure. Comment anticiper les manœuvres alors que le temps change aussi vite ? Et comment ne pas penser aux naufragés qui ont dû faire avec le peu qu’ils avaient réussi à sauvegarder ; le seul végétal leur permettant d’éviter le scorbut étant le chou de Kerguelen (qu’il faut manger cru).
Ces paysages arides, durs, majestueux, j’allais dire inimaginables, dégagent une force qui semble ressurgir dans la capacité de survie de ceux qui l’habitent. Comment imaginer que le manchot royal nage sur plus de 400 kilomètres pour rejoindre la zone de convergence des eaux chaudes de l’océan indien et celles froides de l’austral afin d’en rapporter une nourriture encore fraîche et prête à être régurgitée pour son petit ?
Comment imaginer qu’un bon gros éléphant de mer pataud et endormi puisse se mouvoir avec tant d’élégance dans la mer et atteindre pour se nourrir des profondeurs de plus de 2200 mètres ?
J’attendais beaucoup de ce… Voyage ? Aventure ? Périple ? Fuyant les organisateurs de « prêt à consommer », le concept de la découverte de la flore et de la faune d’un milieu encore protégé par l’éloignement, allié à la rencontre de ceux qui s’investissent dans la compréhension de ce milieu, répondait à mes motivations.
Aujourd’hui, je reçois bien plus que je me l’imaginais. Cette dure loi de la nature serait- elle aussi à l’origine de la solidarité de tous les personnels du bord sans laquelle la seule compétence, pourtant remarquable, ne viendrait probablement pas à bout des problèmes rencontrés ?
Car tous ceux qui nous entourent, du commandant aux matelots en passant par les scientifiques, les employés de la réserve naturelle, les cuisiniers, le pilote d’hélicoptère travaillent. Et ils nous offrent, au-delà de notre sécurité, la disponibilité, l’amabilité, le sourire ! La hiérarchie semble ici comprise comme étant le dispositif utile à la réussite d’une mission et non comme l’affirmation stérile du pouvoir sur l’autre.
Ceux qui fréquentent ce lieu sont-ils plus conscients de leur place et de leur rôle dans la nature ?
Quelle belle rencontre aussi !
Lorsque j’ai voulu mettre cet écrit dans une bouteille (comme les pionniers pour faire acte de possession ou pour laisser une trace de leur passage), j’ai mesuré que ce voyage avait bien le goût de… l’Aventure. Je vous écris d’un autre monde très attachant."

Daniel G.

"QUELQUES OBSERVATIONS SUR LES OISEAUX :
Nous avons quitté la côte des Kerguelen hier en fin d’après-midi après l’opération à la cabane devant Sourcils Noirs dont mes camarades ont parlé. Depuis ce matin je suis à la passerelle ou dehors à observer les nombreux oiseaux qui nous accompagnent. L’air est encore assez frais et m’oblige à revêtir ma veste de quart, mais maintenant nous nous dirigeons vers le nord et d’après les cartes, la température de l’eau et de l’air va rapidement augmenter. Assez tôt le matin, il y a une belle lumière, un ciel bleu et un peu de houle. De merveilleuses acrobaties aériennes se déroulent devant moi. Je passe la majeure partie de la matinée à les observer, à reconnaître les différentes espèces. De temps en temps, j’utilise les jumelles. J’essaie de photographier, mais c’est un exercice difficile tant le spectacle est changeant et mon appareil photo peu performant pour cet exercice !
Je vais me poster à l’arrière où il semble que les oiseaux se concentrent (attendent-ils que nous remontions un chalut, ou sont-ils sensibles aux odeurs de cuisine ?), mais même ainsi mes photos sont médiocres. J’aimerais pourtant saisir en vol la beauté des albatros à sourcils noirs. Plus petits que les grand albatros, plus trapus, ils ont le dos brun, un peu comme un goéland marin de nos côtes bretonnes, mais l’œil souligné de noir est très élégant et le revers des ailes à bordure foncée le font reconnaître à coup sûr.
Je reconnais aussi des pétrels à tête noire, des pétrels à menton blanc. Je note le volètement blanc argenté au ras de l’eau de petits oiseaux, peut-être des prions, et des océanites, noir et blanc, rapides. Je note aussi quelques skuas et pétrels géants en vol : ceux-là, nous les connaissons bien pour les avoir beaucoup observé guettant à terre autour des colonies de manchots, qui paraissent être leur principal garde-manger. J’avais pu observer un skua bousculant à grands cris un manchot en bordure de groupe et se précipitant sur son œuf. En un rien de temps, l’œuf était cassé et englouti, les chionis, mignonnes poulettes blanches, mangeant les miettes. De même nous avons observé à plusieurs reprises une attaque de pétrel géant se saisissant d’un poussin, et le déchiquetant sur place, parfois même à l’intérieur de la manchotière.
Mais je reviens au ballet aérien qui me fascine tant. Je n’ai pas encore cité celui qu’on voit le plus souvent, l’oiseau emblématique de ces régions, le grand albatros. Sa blancheur est lumineuse ; son aile qui découpe l’air et son exceptionnelle envergure le font reconnaître sans hésitation. Au cours de la journée, je passe de longs moments à suivre son vol, son dos plus ou moins taché, la pointe de ses ailes soulignée de noir. Il a l’air de planer tranquillement, mais soudain part en virage serré, la pointe de l’aile à raser la surface des flots, suivi d’une remontée planante, comme un cerf- volant…"

Elisabeth C.

"Accroche toi Mamou, ça roule pas mal depuis cette nuit. Une houle de sud-ouest qui rend les déplacements comiques et parfois périlleux surtout avec un plateau à la main au petit déjeuner !
Cédric ce matin donne une conférence sur St Paul et Amsterdam « Iles sous haute protection » St Paul pour commencer : un volcan effondré de 8km2 un point culminant à 268m, découverte en 1559, sans doute par hasard !
Amsterdam un peu plus étendue avec 55 km2 elle aussi d’origine volcanique et découverte en 1522.
Hélas nous ne débarquerons pas à St Paul mais peut-être y croiserons nous dans les parages, le bateau usine de la SAPMER qui pêche la langouste et le cabot de fond (autrement dit le mérou). Les équilibres et les stocks de pêche sont très fragiles et les quotas limités : pour la langouste à 380 tonnes par an et 95 tonnes pour le poisson, en deux campagnes.
C’est une ressource qui rapporte quand même 1 million d’euros aux TAAF sous forme de taxes et de droits de pêche. Pour éviter une perte des individus trop petits, moins de 150g, les mailles des casiers doivent élargies car, même rejetées à la mer, 20% seulement ont des chances de survivre. Les TAAF ont donc pour vocation de contrôler et d’évaluer les stocks définissant chaque année les ratios. On s’inquiète aussi des benthos : éponges, coraux et oursins qui sont endommagés par le largage des casiers.
Le cabot est un poisson grégaire qui vit 60 ans et la surpêche représente un danger de disparition à plus ou moins long terme. Sur terre, la dératisation permet de voir revenir certaines espèces uniques dont le Prion de Macquillivray.
A présent que le mal a été fait, il faut tenter de réparer les dégâts, éradiquer les bovins, introduits par Heurtin vers 1870, supprimer le poulailler c’est fait ! Mais surtout lutter contre les rats qui mangent les œufs des Albatros à bec jaune et des grands Albatros d’Amsterdam, voire même envisager la vaccination pour enrayer une contamination.
Le programme a permis de replanter les phylicas endémiques, que les bovins avaient mis à mal.
Dernier fléau enfin de cette île perdue : les incendies dus aux imprudences, que la tourbe alimente en sous-sol et propage dangereusement. Comme pour Kerguelen, nous sommes impatients de débarquer !

Après le diner, petit tour en passerelle et conversation avec le Préfet. Les débris de l’avion de la Malaisian Airlines repérés par satellite, seraient à deux jours de nous vers l’Est. Nous pourrions après notre escale à Amsterdam, être détournés pour nous joindre aux recherches de l’épave…
Que s’est-il passé dans cet avion pour qu’on le perdre des écrans du côté de l’Indonésie et qu’il vole pendant sept heures pour se crasher au milieu de l ‘Océan Indien ? Ça ressemble à un mauvais film catastrophe…"

Josiane V.

Mercredi 26 mars

"Nuit calme, ciel nuageux.
La zone de recherche de l’avion a été étendue et nous sommes inclus dedans. Pour autant la priorité reste la livraison du carburant sur Amsterdam et le Marion garde son cap, avec cependant mission de surveiller la surface de l’océan si nous rencontrions des débris.
La journée s’écoule en préparatifs divers : décontamination, paquetage… Philippe nous donne le programme des jours à venir. Tout le monde est un peu fébrile… La houle rend les déplacements dans les coursives plutôt comiques. Quelques glissades aussi devant l’ordinateur… La séance de tamponnage rassemble un peu moins de monde mais sera rondement menée par les assidus.

Portrait : Jean-Marc, ouvrier polyvalent.

Avec son collègue David, Jean-Marc débarquera bientôt sur Amsterdam. Il connaît déjà les Australes, pour avoir assuré des missions en 2003 et 2008 aux Kerguelen. Il habite St Pierre, Basse Terre, île de La Réunion. De 2008 à 2013, il y a trouvé du travail, mais le chômage a brutalement interrompu cette période d’activité. Jean-Marc a une famille : 4 garçons et une fille. Par le biais de l’ANPE, il a retrouvé du travail dans les TAAF. Il est ouvrier polyvalent métallier : c’est un spécialiste du chalumeau et de la soudure, mais il est aussi chargé de la maintenance générale de la base. Il quittera Amsterdam en septembre prochain. Comme tous ceux qu’on appelle ici les infras – ouvriers, cuisiniers, « pâteux », etc.- il a un rôle irremplaçable : il travaille pour que d’autres… puissent travailler !"

Thierry V.

Jeudi 27 mars

"Terre !

Imaginez une île-volcan dont le cratère est un lagon, séparé de l’océan par une fine barre caillouteuse. La brèche ouverte en son milieu permet tout juste à une embarcation légère de se faufiler à travers. Imaginez ce lieu isolé, interdit d’accès, préservé, sur lequel règnent les descendants des dinosaures : les oiseaux.
Saint-Paul. Encore un clin d’œil de la chance, encore un supplément d’escapade inespéré. Car d’habitude, le Marion Dufresne passe au large. Or il se trouve que pour une fois, il y a des manips à effectuer sur place. On va pouvoir en profiter pour survoler l’île en hélico. Une occasion unique, offerte à une poignée de happy few : nous.
L’Ecureuil décolle et s’approche à vive allure des hautes falaises d’enceinte. Pascal, notre pilote chevronné, longe les parois verticales, survole le lac intérieur et incline l’hélico vers la mer, tandis que le soleil perce les nuages. C’est carrément James Bond à Jurassic Park !
A droite de l’appareil, un volatile d’envergure déploie ses ailes sous le rai de lumière. Albatros ou ptérodactyle ? Ici, tout semble possible.

Le navire tourne son dos massif au volcan et s’éloigne rapidement, abandonnant sept privilégiés sur la berge du lac salé. Deux jours et deux nuits au milieu de nulle part pour cette poignée d’humains, avec pour unique abri une cabane rudimentaire. Cabane à retaper d’ailleurs, ainsi que le marégraphe. Cela fait partie de la mission. Espérons pour les réfugiés que les éléments ne se déchaîneront pas en notre absence. La météo s’annonce très incertaine.

Assez vite, alors même que Saint Paul est encore en vue, l’on distingue déjà les contours d’Amsterdam, ses côtes abruptes. Au loin, l’Austral prélève son quota autorisé de langoustes, dans le cadre d’une pêche raisonnée, quand soudain… un souffle puissant, un jet vertical parmi l’écume du jour. Pas de doute, c’est une baleine. Soudain… un grand aileron noir déchire les flots. Une orque ! Si imposante qu’il pourrait bien s’agir de la Matriarche. Dans la foulée, c’est toute sa tribu qui jaillit et s’éloigne en bondissant à vitesse grand V, avant de plonger dans les grandes profondeurs. On se demande si on n’a pas rêvé.

Le vent violent, la houle puissante, les vagues chaotiques, ne font ni chaud ni froid aux cétacés. En revanche, ils rendent la manœuvre périlleuse pour notre Marion Dufresne, rudement ballotté, parcouru de longs frissons. Amsterdam est la dernière à ravitailler. Elle en a bien besoin. Heureusement, il a plu ces derniers temps, ce qui leur a permis de tenir en eau. Mais les réserves en gasoil et en nourriture s’amenuisent. Or le Marion peine à s’immobiliser. En attendant, il se débarrasse de ses passagers en un saut d’écureuil.
Première goulée d’air. Après les déserts de pierre et de mousse que nous avons rencontrés, l’odeur d’herbe nous frappe de plein fouet. Les cyprès, les géraniums qui décorent la Base, tout est si étrangement familier. Un sas de décompression avant de retrouver la civilisation, Maurice et La Réunion. Tout nous est familier, à un gros détail près : les otaries, qui se prélassent sur le gazon tandis que nous progressons dans le village. Chacun d’entre nous s’est muni d’un bâton, indispensable pour les écarter en cas d’agression. Car malgré leur proximité, elles restent sauvages et leurs morsures sont redoutables. Philippe Mistral en sait quelque chose, lui qui a été attaqué il y a plusieurs mois et en porte encore le souvenir bien marqué : un bandage à la main droite, qui nous appelle en permanence à la prudence.
Accueil chaleureux par le Chef de District, « Disams » pour les initiés. A peine posés dans le réfectoire, à peine le jus de goyave avalé, nous voilà déjà repartis pour une promenade en chenille processionnaire avant la nuit. Panique sur le sentier : les otaries pullulent, envahissent l’espace avec leurs petits. Les « pups », comme l’on nomme ces derniers, mignons bébés couleur réglisse, se transforment en vilains roquets qui aboient et fondent sur leurs proies : nos bottes en caoutchouc. « Restez groupés ! » nous intiment nos guides, et ils n’ont pas besoin de nous le répéter. La chenille apeurée se recroqueville en mouvements sporadiques et avance dans l’anarchie. « Jacques, assure tes arrières ! » Un pup encore plus affolé que nous s’élance en une fuite éperdue vers la mer, nous forçant à verser sur les bas-côtés. Enfin, le chemin se met à monter. Enfin, on parvient à distancer les mini-monstres et leurs parents vindicatifs.

Ouf, on respire ! Et d’ailleurs, c’est à Amsterdam que l’air est le plus pur au monde. Il sert de référence partout sur la planète. Nous visitons l’installation de mesures et d’analyse de l’atmosphère, avant de continuer à gravir la colline. Hugo, notre jeune accompagnateur, nous dispense un cours sur les phylicas, son domaine d’action et de prédilection. Il a développé une véritable passion pour cet arbre endémique au feuillage touffu. L’espèce a bien failli disparaître sous l’effet des incendies et des vaches (importées au 19ème siècle par un fermier aventurier, et désormais éradiquées). Hugo s’emploie à replanter des milliers de phylicas afin de rétablir, de ce point de vue, l’écosystème des débuts. Plus ou moins. Comment revenir à l’état d’origine ? Quel était cet état ? Rien n’est simple en la matière.
Nous parvenons au lieu-dit « Cabane Antonelli », notre campement pour la nuit. Depuis la terrasse, vue imprenable sur le cratère. Malgré le crépuscule, nous ne résistons pas à l’envie de descendre au fond. Nous y trouvons des pommiers, plantés dans un passé révolu par un pionnier en mal de sa Normandie natale (pure broderie de ma part, j’ignore à qui l’on doit ces fruitiers inattendus). Quoi qu’il en soit, notre dessert est assuré, au cas où nous viendrions à manquer. Infime probabilité, au vu de la profusion dont nous bénéficions depuis le départ, mais enfin, on ne sait jamais…
Bientôt, nous voilà fixés. Bouquet de langoustes australes, les meilleures, arrosées de vin d’Alsace. On a failli avoir peur. Ce régal met l’ambiance au beau fixe, tandis que nous nous entassons pour un somme bien mérité. Agnès a décidé de dormir sur la table, histoire d’utiliser au mieux l’espace fort limité… et d’être aux premières loges pour le petit-déjeuner. Au cas où on viendrait à manquer… on ne sait jamais…"

Mireille D.

"C’est ce matin que nous arrivons à l’île Saint Paul.
En effet, vers 5h30, je sens que le bateau ralentit, j’ouvre mon rideau et je vois le profil de l’île passer doucement dans l’encadrement de ma fenêtre. Le vent est à 22 nœuds, le bateau se stabilise pour commencer les transferts et échanges de personnes et fret. Sans tarder, nous repartons directement sur l’île Amsterdam, au Nord. Le temps que le bateau se positionne avant de jeter l’encre, je vois deux fois un groupe d’orques passer entre la côte et nous. Malheureusement, le temps d’appuyer sur le déclencheur de l’appareil photos, ils ont disparus, mais j’ai eu le temps de bien les voir.

Nous nous préparons tous, avec nos sacs à dos, pour marcher vers le labo d’analyse de l’air à une petite heure de marche. Le sentier est envahi d’otaries, dont il faut se méfier, elles peuvent être agressives. Nous marchons en file indienne, groupés, avec nos bâtons de marche écartés, pour les dissuader de s’approcher de nous. Un petit pup a l’idée d’emprunter le chemin, en sens inverse de nous, nous lui faisons la haie d’honneur. Nous arrivons à la Pointe Bénédicte, là où l’air serait le plus pur au monde, car loin de toute terre… sauf… quant à la base, ils font un barbecue ! Maintenant, le groupe se scinde en deux, six vont monter à la Cabane « Antonelli », les six autres vont aller à la Cabane « Ribault ».

Je monte, bien équipée contre l’humidité de la végétation et du sol spongieux en tourbe. Je commence à avoir bien chaud, en bottes et vêtements étanches. Hugo, de la Réserve Naturelle nous fait découvrir les plantes endémiques, comme les Phylicas, et d’autres, invasives, apportées en 1871 par Mr Heurtin. Pour pouvoir vivre dans cette île, il avait importé des vaches et des graminées à semer pour leur faire du pâturage.
Nous suivons scrupuleusement le sentier qui est aussi un chemin à tracteur, pas question de poser le pied en dehors, car de jeunes pousses de phylicas ne dépassent pas encore la végétation, et restent invisible à l’œil.
La cabane Antonelli est juchée au bord d’un petit cratère emplie de végétation, à 202 m d’altitude. Le ciel est un peu voilé ce soir, nous ne verrons pas le coucher de soleil. Après avoir fait une pose sur la terrasse qui surplombe la base, nous nous installons dans la « petite » cabane. Le souper est une belle surprise : de la langouste ! Nous sommes comblés.
Je pense qu’il y aura de la place pour tous, pour dormir, en se tassant bien, avec quelques matelas par terre. Quelques souris font leur sarabande, le vent monte un peu, et les yeux se ferment."

Monique B.

"Nous approchons de Saint Paul en fin de nuit. Le temps est un peu couvert et la côte frangée d’écume témoigne de l’intensité des éléments. Ne pouvant poser le pied sur ce cratère à demi effondré où seuls les scientifiques sont autorisés à débarquer, nous avons droit à un petit tour de l’île en hélico. Le temps que les premières manœuvres se déroulent, je croque en cinq minutes une aquarelle avec la silhouette de la Quille qui se détache à quelques encablures de l’entrée du cratère immergé. Vue du ciel, c’est l’image parfaite pour illustrer un cours de géographie ! Le ciel s’éclaircit et donne des couleurs dorées aux pentes couvertes sans doute d’acaena. On devine la cabane au pied du rempart. La passe est étroite et la langue de terre qui ferme ce cercle quasi parfait est paraît-il peuplée de nombreuses otaries.

Une dernière vérification des sacs pour ne rien oublier, un repas rapide, façon de parler car les assiettes sont toujours aussi copieuses. Nous touchons Amsterdam.
Tandis que le Marion s’approche prudemment de ‘’la cale’’, nous apercevons quatre ailerons d’orques qui sondent aussitôt ; juste le temps de quelques images un peu floues ! Mais on est heureux de les ajouter à la longue liste de nos découvertes. Au large, l’Austral, bateau de pêche de la SAPMER, est en campagne pour la langouste. A 15 heures pétantes, nous sommes alignés dans la coursive, impatients de débarquer sur la base Martin de Viviès.
Le chef de district nous accueille à l’atterrissage. Il fait doux et humide, ça sent l’humus… A quelques pas de là, il nous invite à prendre un rafraichissement dans la salle commune ‘’le skua’’. De toutes les bases, Amsterdam est la plus petite et, la végétation y est surement pour beaucoup, la plus jolie. Tous les bâtiments sont regroupés à flanc de colline de chaque côté d’une allée où de grands cyprès, d’une autre époque, apportent une note colorée et ‘’humanisent’’ le décor.
Ici, c’est le royaume des otaries. Alors qu’elles étaient menacées de disparition, il y a seulement quelques dizaines d’années, elles pullulent sur tout le littoral et dorment tranquillement sur les pelouses de la base, en terrain reconquis. Tranquillement n’est pas vraiment le mot puisque chacun se déplace avec un gourdin pour écarter les plus vindicatives. C’est la période où les mères allaitent leurs petits baptisés ‘’Pups’’ sans doute par allusion aux ‘’puppies’’ anglais. Le programme est serré. Nous partons rapidement vers la pointe Bénédicte où est installée la station d’observation pour l’analyse de l’air. Amsterdam étant éloignée de plusieurs milliers de kilomètres de tout continent, l’air y est d’une pureté presque absolue et les relevés servent d’étalon pour caractériser et quantifier les particules qui polluent nos villes. Nous traversons un espace envahi d’otaries et suivons les consignes pour ne pas risquer une éventuelle attaque. Chacun porte un bâton et nous avançons sur le sentier en rang serré.
Les plus placides ne tournent même pas la tête à notre passage mais certaines montrent des petits crocs pointus en poussant toutes sortes de grognements pour nous intimider. Philippe qui en a fait les frais lors d’une précédente OP veille sur nous. Laurine mène sa ‘’troupe’’ quasiment au pas de charge, sans aucun égard pour nos vieux organismes, je sens poindre la mutinerie !

Une partie du groupe continue vers la cabane Antonelli située au bord d’un petit cratère avec Hugo, le botaniste de la Réserve, tandis que nous revenons vers la base pour y récupérer nos sacs et filer vers la cabane Ribault, en bord de mer. Il me faut courir, avec les bottes, rien d’agréable, pour ne pas me laisser distancer. Nous avons été escortés par le médecin de la base.
Nous découvrons autour de la cabane quelques ‘’pups’’ qui ont élu territoire dans le jardin, passant à travers le grillage, et, en contrebas, une multitude de mères se confondent avec les blocs de rochers où les vagues viennent se briser. L’air est humide mais il ne fait pas froid, à l’abri du vent. L’intérieur est spacieux et après l’habituelle installation de nos quartiers, nous nous attablons autour d’un énorme plat de langoustes après un inévitable punch. Comme il n’y a pas de toilettes dans la cabane, ma hantise est de sortir en pleine nuit pour un besoin naturel. Armé de l’incontournable bâton, je vois briller dans la lumière de ma frontale, des yeux tous ronds. Quel est le plus étonné des deux ?"

Josiane V.


Vendredi 28 mars

"Nous descendons dès 8h pour avoir un solide petit déjeuner à la base. C’est encore l’occasion de se faire expliquer et montrer les différentes plantes endémiques.
Nous retrouvons les otaries dans la base. A la cale, battue par la houle, un gros mâle éléphant de mer vient de sortir de l’eau, avec un jeune. Il avance par vague ondulante en faisant chplof, chplof, en s’arrêtant souvent. Il a l’air bien calme, et nous regarde tranquillement. Quand il souffle, son nez grossit et fait un bruit d’éructation.
Avec Hugo, nous allons tous, à trois km d’ici, à BMG, c’est une région de phylicas, en haut d’une falaise. Nous voyons la noria que fait l’hélico avec ses slings pour ravitailler la base pour les six mois d’hivernage à venir.
Au déjeuner, nous sommes accueillis avec un buffet royal, riche en couleur, en mets délicieux, et une cascade de langoustes. Cédric, le Directeur de la Réserve, nous emmène à la « Mare aux éléphants ». Ce lieu grouille d’otaries mâles et femelles. Les petits PUPS (bébés otaries), curieux s’approchent de nous, ou tètent leur mère. Comme nous restons sans bouger pendant un moment, aucune ne grogne envers nous, mais entre eux, ils n’arrêtent jamais.

Nos deux groupes partent en cabane, en inversant les lieux.
Éric le Chef de District, et une autre personne nous accompagnent, car nous devons traverser le territoire des Otaries. Philippe, derrière, fait resserrer les rangs, et tape sur un plat métallique avec son bâton, pour les obliger à s’écarter de nous. Nous arrivons en haut de la falaise, voyons la cabane RIBAULT dans son enclos grillagé, pour se protéger des otaries… enfin presque, car nous constatons vite que les Pups passent au travers les mailles. Quelques Albatros d’Amsterdam volent majestueusement au-dessus de nous. Dans la pente de la falaise, les otaries se reposent et s’appellent entre elles.
Cette cabane est grande, avec une cuisine et une salle à manger dortoir. Dès 18h00, le groupe électrogène est mis en fonctionnement, la nuit est déjà là. Après un bon repas, nous avons plaisir à nous allonger dans nos duvets, à écouter le vent qui forcit, et les Pups qui se chamaillent."

Monique B.

"Retour à la Base d’Amsterdam. En contrebas, un mastodonte de plusieurs tonnes s’extirpe de la mer et vient s’échouer au sol, épuisé par l’effort. Un Pacha, un vrai de vrai, avec sa belle trompe d’éléphant de mer adulte. Jusqu’à présent, on avait admiré des ados facétieux sur la plage de Ratmanoff, à Kerguelen. On avait été impressionnés par leur masse, subjugués par leurs jeux de gladiateurs. Là, ça ne rigole plus. La montagne de chair se tortille en remontant maladroitement la pente. Tiraillés entre fascination et crainte respectueuse, nous reculons lentement. Le valeureux Rambo bien gras exhibe les blessures mal refermées de ses récents combats. Un plus jeune le suit péniblement.
On sent combien tout mouvement hors du milieu aquatique leur est malaisé. Il va leur falloir des heures pour rejoindre leur camarade déjà installé sur le terre-plein. Arrivés là, c’est fini, on ne bouge plus. A peine ouvre-t-on un œil lorsqu’un pup s’invite dans notre périmètre ou lorsqu’Olivier brandit sa Go Pro sur perche devant nos museaux. Entre la placidité de ces éléphants et les dégâts qu’ils pourraient causer rien qu’en se redressant, le contraste est saisissant. Olivier, fais attention quand même, un coup de torse est vite arrivé.

Au menu de notre matinée : balade en plein air avec Hugo vers un bois de Phylicas. La terre que nous foulons est façonnée par l’action volcanique, creusée par la lave en tranchées et en grottes multiples et variées. J’ai tout à apprendre d’Hélène, ma voisine de cabine, passionnée de volcanologie. Après la balade, retour au bercail, enfin… à la Base, pour l’inauguration par Monsieur le Préfet de la pépinière qui vient de s’agrandir. Les phylicas et la Réserve naturelle sont dignement fêtés au punch. Dans le réfectoire, nous attend un véritable banquet. Le chef cuisinier s’est surpassé : sur des mètres et des mètres de table, s’étalent hors d’œuvre, langoustes, fromages à foison, ainsi qu’une pyramide de délicieux gâteaux qui disparaissent à vue d’œil… On s’en pourlèche les babines. On continuerait bien par une petite sieste, mais non. Halte aux cadences infernales !

Départ pour la Mare aux Eléphants, MAE pour les initiés. Immersion totale au pays des otaries, elles grouillent autour de cette piscine naturelle où les pups s’ébattent et apprennent à nager. Quant à nous, nous apprenons à gérer. La panique des premiers instants a cédé la place à une vigilance aussi acérée que les crocs des bébés. Il y a davantage d’otaries que jamais, cette année. Ici, une mère allaite son petit. Un orphelin provisoire s’approche, poussé par le jeûne, et se fait rosser sans ménagement par le chiot occupé à téter. Mille autres petits êtres d’un noir luisant jappent leur détresse au vent. Leur maman est partie pêcher, parfois depuis de longues semaines.
Misérables, l’estomac vide, ils se regroupent en crèches improvisées en attendant des jours meilleurs. Certains tentent même de mâchouiller de l’herbe, sans conviction. La moitié mourra de faim. Terrible et nécessaire régulation naturelle.
Ce soir, changement de décors : nous dormons à la Cabane Ribault, en bord de mer. Bâton obligatoire pour y accéder, car le chemin serpente au royaume des otaries. Philippe, échaudé par sa mésaventure et la méchante morsure qui lui pourrit encore la vie, ferme bravement la marche avec force tintamarre. Son gourdin résonne avec entrain sur le plateau d’inox. Il veut croire que c’est efficace. Je me garde bien de lui faire part de mes doutes à ce sujet. En revanche, ce qui est certain, c’est qu’avec lui, le folklore est assuré.
La Cabane est nettement plus spacieuse que celle d’hier, c’est Byzance. Le jardin donne sur un à-pic rocheux où ont élu domicile des centaines d’otaries. Il est ceint d’une clôture grillagée pour leur éviter de passer, histoire que nous conservions un minimum de vie privée. Par contre, rien n’empêche les pups de se faufiler à travers les mailles métalliques. Du coup, celles-ci sont de plus en plus lâches, et les pups de plus en plus nombreux autour du Refuge. Mus par la curiosité, tout patauds, ils se traînent vers nous et nous fixent de leurs grands yeux ronds, avant de rebrousser chemin précipitamment, effrayés de leur propre témérité. Ils peinent à retraverser le grillage, leur bedon se tortille, ploum ils se retrouvent de l’autre côté, dévalent la falaise et vont se blottir entre eux ou auprès de Maman, pour les plus chanceux.

Je tente le même coup qu’avec les manchots de Crozet : je leur chante « Summertime ». Ma prestation attire trois de ces fripons, qui me fixent en dodelinant de la tête. On est loin de la foule en délire, mais entre manchots royaux et pups, j’ai désormais un public fidèle et diversifié. Et mignon, très mignon. On en oublierait qu’il s’agit d’animaux sauvages. Et on risquerait de le payer cher. Prudence est mère de sûreté, reculons d’un pas.
L’océan écume de rage, portant haut ses vagues sur lesquelles les otaries viennent surfer, avant de se fracasser pêle-mêle sur la grève. On se demande comment elles s’en sortent vivantes. Le très rare albatros d’Amsterdam qui plane dans le ciel assombri sera vite emporté par une bourrasque.
Le Marion-Dufresne, quant à lui, tente d’échapper aux éléments déchaînés. Il est à l’arrêt juste en face, violemment parcouru par la houle. Je n’ose imaginer l’état de ma cabine lorsque je remonterai à bord : je n’ai pas rangé mes affaires, mon imprévoyance va me coûter cher. Il y a de la casse dans l’air. Plus sérieusement, le mauvais temps pose un énorme problème. Impossible dans de telles conditions de dérouler la manche à gasoil sans courir le risque d’une marée noire. Reste à espérer que le ciel se dégagera durant la nuit. Trinquons à cela, en dégustant notre cari de langouste, bien à l’abri dans notre nid."

Mireille D.

"Réveillée au lever du jour, nous attendons ‘’l’escorte’’ pour repartir vers la base prendre le petit déjeuner. C’est à nouveau le contre la montre. J’ai dû prendre un coup de vieux, je peine à suivre le rythme que l’on nous impose pour traverser la zone où les otaries se comptent par dizaines. Même pas le temps de s’arrêter pour prendre un bout de film ou photographier les pups, je me sens frustrée, contrariée, déçue…
Le groupe redescendu d’Antonelli nous rejoint pour une visite au bois de phylicas. La réserve naturelle a entamé un programme ambitieux de reboisement avec cette plante endémique que l’élevage de bovins d’un certain Monsieur Heurtin, au 19ème siècle, puis les incendies, ont pratiquement anéantie. Je suis de mauvaise humeur.
Désolée pour Hugo qui se donne avec passion à sa mission, mais j’ai le sentiment que l’on conduit là une politique à fonds perdus. C’est trop tard, le mal est fait !
Les plantes exogènes sont partout, du plantain aux chardons en passant par les marguerites et les pissenlits…
Pourquoi, garde-t-on des géraniums et des hortensias sur la base ? Pourquoi vouloir à tout prix revenir à l’état originel ?
S’il n’y avait pas eu par le passé quelques aventuriers semeurs de graines exotiques on mangerait encore en Europe, des raves, des choux et des châtaignes ! Décidément, je suis de mauvaise humeur !

Juste le temps de renifler le parfum délicat des phylicas en fleurs et nous voilà repartis par le même chemin. La pépinière qui doit être inaugurée à midi est d’un plus grand intérêt : beaucoup d’énergie, de pugnacité pour entretenir cette pépinière.

Finalement je préfère m’isoler pour peindre, ça fera redescendre cette espèce de tension que je vis depuis notre arrivée sur Amsterdam. Le repas est majestueux et la présentation somptueuse. Je n’ai jamais vu autant de langoustes livrées à notre féroce appétit. Il faut immortaliser ce chef d’œuvre avant de l’anéantir !



Le moment est enfin venu de pénétrer l’univers des otaries en nous rendant, cette fois sans précipitation, à la mare aux éléphants. Comme pour les manchots, on ne sait où tourner l’objectif. Des mères appellent leur progéniture et repoussent les petits malins qui s’avisent de venir téter incognito. Les pups appellent leurs mères avec des cris invraisemblables : grognements, miaulements, bêlements. Elles sont là par centaines. Une bande joue dans les vagues inlassablement. D’autres ondulent sur le terrain accidenté ou sont avachies paresseusement. Nous avons encore les bâtons mais le stress a fait place au bonheur d’approcher de tout près un monde sauvage préservé.
Il ne reste plus qu’à dévaliser la coop, et à caser les achats dans nos sacs avant de partir, cette fois c’est notre tour, vers la cabane Antonelli.
Nous cheminons vers les hauteurs à travers la lande couverte de scirpes pour atteindre à la nuit tombante le minuscule bungalow. Au menu des langoustes arrosées d’un petit blanc. Au bord d’un mini cratère, colonisé par des pommiers, bien à l’abri.
Au loin, les lumières du Marion clignotent, nous sommes loin du monde, livrés aux bourrasques dans notre petite maison de bois. Perchée sur ma couchette, je guette les souris qui trottent allègrement sur les poutres.
Je n’ai pas fermé l’œil, la tête remplie de toutes les images de la journée, l’estomac un peu encombré de toute cette nourriture si divine soit-elle !"

Josiane V.

Samedi 29 mars

"Il n’y a pas de toilettes dans la chaumière. Or la langouste ayant été bien arrosée, d’impérieux besoins naturels se sont manifestés dans la nuit. J’y ai résisté : le vent hurlant, la pluie battant au carreau, la multitude de nourrissons d’otaries massés dans le jardin comme autant de Gremlins attendant leur heure en retroussant les babines, autant d’excellents arguments pour prendre mon mal en patience. Autrement dit, j’ai mal dormi. Sans parler des souris…
Philippe branche la radio pour aller aux nouvelles. Bien que la houle ait diminué d’intensité, impossible d’alimenter la base en gasoil avec l’embarcation du Marion Dufresne, trop légère pour ce mauvais temps qui persiste et signe. Va-t-on se résoudre à quitter Amsterdam sans l’approvisionner ? Le MD devra-t-il revenir, avec les dix jours de mer supplémentaires, les chamboulements de rotations que cela comporte ?
Doit-il quand même tenter le coup, avec les risques de marée noire que cela représente ? De Charybde catastrophe financière en Scylla désastre écologique, le dilemme pèse sur l’infortuné Préfet qui cogite sur la Base. Y aurait-il une autre voie à explorer ?
L’espoir revient, avec l’entrée en scène de l’Austral qui, lui, dispose de barques solides pour la pêche, aptes à dérouler la manche pour écouler le pétrole. Vive la solidarité entre marins…
Et vivement les énergies renouvelables, mais c’est un autre débat : le vent rebelle rechigne à se laisser domestiquer, le soleil épisodique se fait désirer… Peut-être à l’avenir, la technologie nous apportera-t-elle des réponses inédites, pour la plus grande sérénité du Marion Dufresne ?
Toujours est-il que, dans l’immédiat, nous avons évité et Charybde et Scylla. Repartons vite à Saint-Paul chercher nos réfugiés, avant que la météo versatile ne nous contraigne à changer nos plans."

Mireille D.


"De l’enclos, nous voyons la mise en fonction de « la manche », tuyau pour délivrer le carburant, du Marion Dufresne à la Base. Elle n’avait pas pu être positionnée hier à cause de la forte houle.
Un petit thé/café, et hop, nous redescendons, au milieu des otaries, toujours aussi actives. Les éléphants de mer sont remontés au-dessus de la cale, et dorment en ouvrant de temps en temps un œil, à notre passage.

Les retours hélico, sur le bateau, s’enchaînent.
Nous retournons à l’Île Saint Paul, récupérer les 7 personnes que nous y avions déposées, avant de faire route via l’île Maurice. La rotation est terminée, nous rentrons. Le coup de vent annoncé pour cette nuit est arrivé, et une belle houle s’est levé, le bateau a tangué fortement pendant la nuit."

Monique B.

"Le vent n’a pas faibli. La mer est houleuse et perturbe les manœuvres de déchargement du pétrole sur la base Martin de Viviès. Une baleinière de l’Austral vient prêter main forte car ce ravitaillement est crucial. Nous redescendons d’un bon pas vers ‘’le Skua’’ où nos compères nous rejoignent pour le petit déjeuner. L’embarquement par hélico s’échelonne à un rythme forcé, nous laissons pour leur hivernage vingt personnes qui, quoi qu’il en coûte, poursuivront infatigablement leur mission jusqu’à la prochaine rotation. Quant à nous, on retrouve le confort des cabines, le luxe de la douche, la chaleur douillette du forum…
Vers 14 heures nous appareillons pour St Paul, où il nous faut récupérer du matériel et six ou sept personnes débarquées à l’aller. La nuit est presque tombée, les rafales à plus de trente nœuds n’empêcheront pas le pilote de mener à bien les transferts quand, de la passerelle tout le monde retient son souffle. Cap au nord-ouest vers Maurice, le Marion est bercé par une belle houle. C’en est déjà fini, ou presque, des sensations extrêmes du subantarctique !"

Josiane V.

"En ce moment, nous faisons route vers l’île Maurice, la mer a retrouvé sa couleur bleu outre-mer, la température est clémente… Le contraste est réel avec notre dernière escale à Amsterdam où nous avons séjourné du jeudi 27 après-midi au samedi 29 mars en fin de matinée. Amsterdam, l’île aux otaries et leurs « pups » tout noirs. Amsterdam où nous avons retrouvé le vert d’une couverture végétale et l’odeur de l’herbe. Amsterdam et son fantastique buffet de langoustes à volonté (quasiment). Amsterdam où j’ai eu le plaisir infini de marcher d’un bon pas sur les pistes, face à un vent soutenu.
Île ambivalente, plus haute en latitude (37°41 Sud), apparemment plus facile à vivre, mais cette apparence est un leurre et reste fugace : Déjà l’accostage, il n’est jamais simple et doit à tout moment être négocié avec la houle et le vent d’ouest. Cela peut compromettre le réapprovisionnement de l’île en carburant. C’est effectivement le cas de cette OP où il a fallu faire appel à un caseyeur (doris) de l’Austral, navire pêchant à proximité, afin de parvenir à amener jusqu’à terre la manche à gasoil.
Autre domaine fragile : L’eau. Il semble que la topographie de l’île ne permette pas la constitution de nappes phréatiques. L’eau de pluie est récupérée, bien entendu, mais l’importance des réserves reste aléatoire et il est nécessaire parfois que le Marion Dufresne ait à compléter le stockage de cette ressource.
Par ailleurs, dans l’ordre du réapprovisionnement des Australes, Amsterdam arrive en dernière position, soit environ trois semaines après le départ de La Réunion : De ce fait, il ne peut pas lui être livré de légumes et fruits frais comme pour Crozet et Kerguelen. Par conséquent c’est la seule base qui soit autorisée à cultiver un potager. Celui-ci se trouve à l’intérieur d’un tunnel lavique dont une partie du toit est effondrée ; les plantations étant ainsi protégées du vent.

Nos déambulations sur les sentiers de l’île nos ont amené à découvrir, une fois traversées les zones (à risque) de repos des otaries, l’observatoire de mesure de la pureté de l’air.
L’éloignement d’Amsterdam de tout continent lui confère l’air le plus pur de toute la planète, tout au moins le moins pollué : De fait, les mesures qui y sont effectuées, actuellement par Laurine, jeune chimiste, servent d’étalonnage pour toutes les autres régions du globe. Impressionnant !

La Réserve Naturelle suit un programme de réimplantation du Phylica Arborea. Cet arbuste endémique a failli disparaître du fait de l’importation de bovidés sur l’île par un des occupants en 1871, et également suite à des incendies. Hugo, jeune pépiniériste, en mission depuis peu sur l’île, nous a permis de voir certains de ces arbustes rescapés sur la zone appelée "BMG". Il a par ailleurs contribué à développer la pépinière commencée avant lui et a obtenu d’excellents résultats dans la germination des graines et la croissance des jeunes pousses qu’il sera possible de réimplanter par la suite dans des espaces naturels. Son travail a été reconnu et valorisé par le Préfet des TAAF, présent sur cette OP. L’impression laissée par cette île est celle d’une grande admiration pour tous ceux qui
y travaillent et parviennent avec une détermination inflexible, à faire fonctionner la base et à mener leurs projets à terme."

Hélène C.

Dimanche 30 mars

"« PAS DE PORT A AMSTERDAM »
Amsterdam, île volcanique, ambiance lunaire avec ces cratères de toutes tailles mais toujours à taille humaines, des pierres et des coulées de lave noire partout qui affleurent, végétation indigène, pas mal de plantes importées, traces de la présence d’un troupeau de vaches. Le (faux) sommet s’appelle l’Olympe. St Paul, à 50 miles de là, est composée d’un seul cratère abrite une cabane, un marégraphe et une station de détection sismique.

Ce sont les deux minuscules îles les plus éloignées d’un continent. Peu de monde sait les situer. L’air y est réputé être le plus pur au monde, apprend-on dès l’abord, un labo y mesure les composants de l’air et peut détecter des pollutions lointaines. Non pas de port à Amsterdam, désolée. Nous avons débarqué en hélicoptère comme tout le monde. A Amsterdam, il y a le drapeau français, c’est une petite station d’une vingtaine de personnes composée ici aussi de scientifiques et militaires. On y étudie des variétés d’albatros rares (d’Amsterdam et à bec jaune), qui y nichent, on y gère la restauration d’un arbre indigène, on y mesure la qualité de l’air, mais ce qui saute aux yeux, et qui est étudié bien sûr, c’est la population d’otaries : il y en a des milliers et des milliers. On les rencontre partout dans la base et sur les côtes, sur les rochers, se baignant dans les rouleaux, sur la cale, on risque de marcher dessus dans les buissons : j’ai passé deux jours à les observer, sidérée. On se déplace en groupe et avec des bâtons, car elles ont des gueules de carnivore aux crocs impressionnants. Les femelles qui en ce moment allaitent leur petit sont légitimement très sur la défensive et montrent généreusement leur denture en rugissant. Dissuasif.



Un autre bateau était présent sur ces lieux, on peut le noter car depuis le début de ce voyage c’est le seul. Il s’agit de l’Austral, bateau de pêche français. En effet, ce qui est à remarquer aussi, c’est qu’à cause de ces deux cailloux, la France s’est octroyé une zone de pêche immense (une zone économique exclusive jusqu’à 200 miles des côtes). Les TAAF et la Réserve Naturelle y sont à l’origine de la pratique d’une pêche responsable afin de garantir les ressources, de la légine et de la langouste, tout en évitant les pertes collatérales dans les populations d’oiseaux de mer et de poissons. Cette zone doit parfois être protégée par la Marine Nationale, certaines recherches sont faites par satellite. J’en parle très brièvement, mais c’est un sujet d’ampleur internationale, car comme vous le savez, la guerre de la pêche bat son plein.
Nous passons deux jours et deux nuits à terre et dormons dans des cabanes, visitons l’île, admirons la pépinière de Phylica arborea de Hugo, pendant que le bateau effectue les opérations de ravitaillement qui sont la raison de ce voyage. Les conditions météo sont plutôt difficiles, et de la terre nous suivons via les VHF les différents épisodes de la mise à l’eau de la manche à gasoil, belle collaboration entre la passerelle du commandant, l’équipe des opérations et les marins de l’Austral venus à la rescousse avec leur baleinière de haute mer !
Voila, nous sommes repartis, et les otaries continuent de vivre leur vie sauvage sur les côtes d’Amsterdam… Au pied du mat du drapeau au-dessus de la cale, le petit groupe des hivernants a regardé longtemps le départ du bateau. Prochaine rotation en août…"

Elisabeth C.

Mardi 1er avril

"Petit poème improvisé en direct du Marion-Dufresne, en hommage à ce beau bateau tout en rondeurs et en efficacité qui nous abrite et que je féminise, comme font les anglais.
Marion
Tangage et roulis
Marion, trace ta nuit !
Qu’il fasse gris ou beau
Marion, fends les flots !

Tu en as abordé, des rivages
Tu en as évité, des naufrages
Tu t’es tirée avec panache
De main de maître
Des vagues de douze mètres
Des creux abyssaux

Et bientôt
De ton port d’attache
La Réunion
Tu partiras vers la Provence
Pour ta cure de jouvence
On te souhaite bonne chance
Fière Marion"}}}

Mireille D.

"Adieu Amsterdam : Le vent du retour…

Le "Marion Dufresne" roule lentement d’un bord sur l’autre. Il fait de plus en plus chaud. Nous avons quitté l’ile d’Amsterdam pour récupérer les "scientifiques" précédemment débarqués à l’ile Saint-Paul avant de mettre le cap sur l ‘ile de la Réunion via l’ile Maurice.
Amsterdam, c’est déjà le retour. L’ile est couverte de végétations endémiques comme le phylica, la scyrpe, mais aussi de plantes invasives telles que « l’herbe à bovins » importée par l’éleveur Heurtin, les pissenlits, le plantin, l’oseille, les chardons… La base est aussi ornée de géraniums, de rosiers et d’hortensias, et tout cet ensemble commence à nous rappeler le monde que nous avons quitté il y a 2, ou 3 semaines pour certains.
Cependant, l’omniprésence d’otaries sur la base a un côté cocasse. Drôle de mélange ! Comme si, pour nous, malgré les signes imminents du retour, quelque chose continuait à nous retenir dans le Sud. Est-ce le fait d’avoir assisté à des séparations teintées de mélancolie sur les différentes bases ? Je perçois déjà comme un avant-goût de la prochaine dilution du groupe. Déjà circulent des demandes d’adresses en métropole ou à la Réunion…
Pourra-t-on réellement partager ce que nous avons vécu avec ceux qui nous attendent ?
Les mots, sitôt prononcés, manquent de force et de profondeur pour rappeler les instants magiques :
Comment rendre l’atmosphère délirante des soirées en cabanes (refuges) lorsque nous décidons de manger (et boire…) et dormir à 8 dans un lieu prévu pour 4 ? Un, sur la table. Un autre dessous ! Un autre encore en travers sur un matelas gonflable… ; tout cela choisi par le groupe et non imposé pour que chacun puisse vivre l’expérience des 2 sites Antoneli et Ribault.
Comment dire notre émoi devant l’innocence des « pups « (bébés otaries) qui prennent le risque de se faufiler dans les mailles du grillage de protection pour s’approcher de leurs nouveaux voisins de chambrée à Ribault !
Comment traduire l’étonnement et le ravissement provoqués par la découverte, au restaurant de la base d’Amsterdam, d’une table recouverte de langoustes "pays" et de divers mets plus goûteux les uns que les autres ? Peut-être vaut-il mieux ne pas être trop lyrique dans ce cas, au risque de déclencher une migration massive de l’auditoire vers cette ile !…
Les photographies, fort stimuli s’il en est, ont arrêté le temps, comme le vol d’un albatros d’Amsterdam ou la sieste prolongée d’un éléphant de mer, mais ne peuvent qu’évoquer l’instant de l’émotion. A nous de raccorder tout cela pour tenter de revivre ces brefs moments de bonheur intense.
Ma mémoire, vacillante, opèrera un tri très sélectif pour ne garder que l’essentiel. Mais je ne doute pas que toutes ces émotions enrichies par nos échanges avec des professionnels aussi enthousiastes et passionnés que compétents, participent à la construction de nouveaux équilibres personnels : Ne riez pas, j’ai l’impression d’avoir grandi…
Bonjour, bonsoir, bonne après-midi, bon appétit, pardon, je vous en prie, après vous, merci, de rien, comment ça va, et avec le sourire en prime ! Ces petits mots de civilités, employés par tous, quelle que soit la nationalité et le travail, parfois dur et/ou stressant, vont me manquer. Dans le monde qui m’attend, j’ai parfois l’impression d’être Don Quichotte au milieu des moulins à vent. Merci à tous ceux qui m’ont rappelé le temps où la politesse et le sourire mettaient, me semble-t-il, de l’huile (végétale bien sûr !) dans les rouages des relations humaines et rendaient la vie plus agréable. Je vous parle d’un monde que vous aimeriez sans doute connaître…"

Daniel G.

Mercredi 2 avril

"Il se trouve que le Marion-Dufresne et moi avons en commun les mêmes initiales. Comme je passe toutes mes nuits avec ce charmant navire, je vais m’autoriser cette familiarité : parler pour lui. Et apposer au bas de cet essai de poésie notre conjointe signature.

Tant de temps passé en mer
Que, dans les années, je me perds
J’ai croisé, recroisé
Orques et dauphins de Commerson
Tant de fois j’ai essuyé
Tempêtes et tourbillons
J’ai tellement frissonné
Quand la houle
Sur moi déboule
Pourtant, jamais ne m’en suis lassé

Toujours aussi fasciné
Par l’île-volcan
Les poissons volants
Le ciel changeant
L’immensité
L’aurore australe
La lune rousse, les étoiles
La nuée noire qui s’effiloche
Dans un mouchoir de poche
La délicate manœuvre du Commandant

En mon sein se surpasse
Un talentueux équipage
Qui nous tire des mauvaises passes
Et me pousse vers le large
J’abrite aussi des personnages
Maître Jean, ses glorieux fromages
Et, tant qu’on est dans l’alimentaire
Le cuisinier hors pair

Allez, je vous ouvre mon cœur
Et jusqu’au fond de mes entrailles
Où rugissent et piaillent
Pompes et machines
Qui, sans arrêt, turbinent
Je suis utile à tous égards
Attendu avec impatience
Pour le ravitaillement
Pour la science
Carottes de sédiments
Analyses par ordinateur
Rythment mes heures
Tandis qu’à la passerelle
Le Second prend son quart

La journée prochaine sera belle
Riche en nouveaux paysages
Jalonnée de bien des trésors
Nos passagers ambassadeurs
Pourront en remplir, des pages
De découvertes et de bonheurs
Sur le Journal de Bord
"

Mireille D.

"Avant de commencer ce voyage, il m’est arrivé de dire autour de moi, non pas « je vais jusqu’aux Kerguelen », mais plus souvent je crois « j’embarque à bord du Marion Dufresne » ; et bien sûr, devant les points d’interrogation, j’ai été fréquemment amené à développer, à parler de ces terres françaises plus éloignées de la métropole que les Antilles, et souvent plus méconnues de la plupart, à expliquer ces rotations de ravitaillement et de relève des personnels, tant basiers que scientifiques, à citer Crozet, Kerguelen, St-Paul et Amsterdam, à évoquer l’importance stratégique de la présence française dans ces contrées.
Evidemment, j’ai aussi parlé de ce bateau très particulier qu’est le Marion Dufresne ; nous connaissons tous maintenant ses multiples missions de navire scientifique, de ravitailleur, de pétrolier, de porte-conteneurs, de transports de passagers, …
Pour remplir toutes ses missions, le Marion Dufresne comprend d’abord une centrale électrique. La propulsion du bateau est assurée par deux moteurs électriques, auquel il convient d’ajouter un propulseur d’étrave, alimentés par trois groupes électrogènes fonctionnant au gazole, qui fournissent du 900 v, du 600 v, du 220 v et du 24 v. Au- delà des propulseurs, l’électricité produite est utilisée partout à bord : navigation, informatique, réfrigérateurs, congélateurs, cuisine, hôpital, PC scientifique, pompes, centrifugeuses, compresseurs, éclairage,…

Le Marion Dufresne est comme la star de l’histoire que les rotations écrivent 4 fois par an, c’est une petite ville autonome le temps de la rotation ; personne n’est là par hasard, chacun a un rôle ou une mission à mener à bien. Le tout est en permanence un travail d’équipe, que ce soit pour mettre à l’eau la manche à gazole (pour ravitailler les bases), pour manœuvrer les conteneurs, pour positionner le bateau pour les opérations scientifiques (voir plus haut le relevage du marégraphe devant Kerguelen, et l’immersion du nouveau) ou les manœuvres de l’hélicoptère, pour la gestion de
l’énergie, pour la navigation, la sécurité et l’entretien du bateau, ou pour la restauration des quelques 130 personnes à bord .

Le Marion Dufresne, c’est une petite communauté, limitée dans l’espace et dans le temps, où se côtoient plusieurs groupes d’individus de toutes origines, que ce soit l’équipage (i.e. les officiers, les marins, les personnels des cuisines et du service, …), les scientifiques, les personnels interdistricts des TAAF, ceux qui débarquent ou embarquent aux escales des districts, et nous, les passagers voyageurs ou passagers du vent, grands novices des TAAF. Tout n’est certainement pas parfait dans le meilleur des mondes, cependant chacun y fait preuve de compétence, de disponibilité, de curiosité, de bonne humeur et d’humour, et tout cela conduit à une ambiance des plus agréables. Nous avons été très rapidement intégrés dans cette vie du bord ; nous avons vraiment participé à l’aventure de l’OP 1 2014. Superbe !"

Olivier L.

"En guise d’épilogue à cette extraordinaire traversée.

Liste de mes envies comblées, et bien au-delà :

Une bonne dose d’océan, des soirées prolongées sous les étoiles, de spectaculaires levers de lune ;
Un navire solide et accueillant ;
L’hélicoptère, une découverte !
De merveilleuses rencontres animales (ah, ce concert aux manchots…) ;
De très belles rencontres humaines (mention spéciale à Hélène, ma coloc, pour m’avoir supportée jour et nuit pendant tout ce temps) ;
Des paysages à couper le souffle ;
Des fous-rires ;
Des suspenses ;
Un estomac trop bien nourri ;
Un esprit bien nourri, lui aussi (mention spéciale à Cédric pour toutes ses brillantes présentations) ;
Des fêtes dignement arrosées ;
Des échanges très intéressants avec le Préfet, le Commandant, remarquablement accessibles ;
Une conscience accrue des enjeux en termes de biodiversité dans ces territoires si particuliers ;
Un rôle d’ambassadeur affirmé (outre le Journal de bord, projet de film documentaire avec les images rapportées et les interviews de scientifiques et d’experts à bord) ;
Aucun mal de mer ;
Des souvenirs plein la tête et des envies de repartir pour d’autres aventures, encore et encore…

MERCI à Philippe pour sa qualité d’écoute et sa présence attentive.

Liste de mes regrets :

Pas assez de temps aux escales pour flâner, s’imprégner des lieux, discuter avec le personnel des Bases ;
Les dauphins noir et blanc de Commerson, pas vus ;
Une aurore australe, idem ;
Une tempête (ceux qui en ont l’expérience ne partagent pas ce regret-là) ;
Du vrai grand froid ;
Des icebergs ;

Pas de doute, il faudra revenir…"

Mireille D.